C’est l’été, les enseignants peuvent goûter ces fameux deux mois de vacances qui font toute l’attraction de leur profession. C’est le moment ou jamais d’aller fouiller les archives pour en tirer de quoi alimenter l’année suivante, afin de ne pas s’endormir au beau milieu d’un programme qui pourrait, à force, être utilisé à la manière d’un matelas multispires.
Au risque de passer pour quelqu’un qui serait né au vingtième siècle (l’une des caractéristiques que les enseignants de philosophie partageront encore quelques temps avec leurs élèves), je constate que la plongée dans les manuels des années 70 produit souvent comme un électrochoc salutaire, permettant de remettre les électrodes de la pensée à leur juste place, et de positionner le potentiomètre sur une tension suffisamment élevée pour que les neurones envoient encore, les uns vers les autres, quelques signaux assez puissants pour produire encore quelque effet.
Ainsi, dans la réserve de la Bibliothèque Jean-Pierre Melville (Paris 13) sommeille un ouvrage de 1973, écrit par Hubert Grenier, intitulé La connaissance philosophique, qui se présente comme une suite de cours qui se concentrerait sur la partie du programme qui concerne la connaissance. L’essentiel en somme. On ne peut s’empêcher de penser que tant qu’à faire des coupes sombres dans le programme tout en cherchant à le « boucler », afin qu’un élève puisse aborder n’importe quel sujet en fin d’année, c’est cette partie du programme qu’il faudrait préserver. En somme, cet ouvrage permet de comprendre à quel point les livres proposant d’ingurgiter le programme de terminale sous forme de concentré de fiches (une par notion), dont on ne sait trop dans quelle pensée il pourra être dilué, sont à côté de la plaque quand ils promettent d’aller à l’essentiel en voulant ne faire aucune impasse, oubliant qu’en philosophie, il n’y a rien qui ressemble plus à une impasse qu’un chemin qui ne mène nulle part.
L’introduction de La connaissance philosophique (on appréciera au passage ce titre qui prend tout son sens à la lecture de l’ouvrage, et qui constitue moins un objet présenté qu’un problème à explorer) donne le ton, et si je la partage ici, c’est qu’elle permet tout autant une introduction à la philosophie (pour des élèves sortant de première qui seraient capables de lire un texte sans en comprendre tous les détails, et qui chercheraient ainsi à mettre les pieds en territoire inconnu), que de transition vers la philosophie (pour des élèves qui, sortis de Terminale, souhaiteraient ne pas rompre avec ce qui fut initié en cette dernière année de lycée, et qui aimeraient recentrer un peu la masse de contenus abordés pendant l’année), qu’une très bonne introduction à l’un des sujets proposés aux candidats du bac ES, cette année (Une vérité scientifique peut elle être dangereuse ?).
Sans plus attendre, je vous livre cet avant propos, et on dédicacera la première phrase à tous ces nouveaux étudiants courageux qui se sont inscrits pour une L1 de philosophie. Sans doute trouveront-ils dans ces propos comme une main posée sur leur épaule :
« Il n’est pas très confortable aujourd’hui, pour des raisons dont toutes ne touchent pas à la nature des institutions, d’être un étudiant en philosophie si c’est la philosophie que l’on souhaite vraiment étudier. A l’écart de la recherche bruissante où se précipitent dans les secteurs en pointe tant de beaux zèles, on ne peut que se sentir désagréablement classé du côté de ceux qui « ne travaillent pas ». La philosophie passait jadis pour la reine des sciences. Que sa place au soleil du savoir soit contestée n’est pas tout à fait récent ; il est plus surprenant que se chargent désormais du réquisitoire les professionnels de cette discipline. Or la dénonciation du vide de la philosophie semble de plus en plus servir d’unique contenu à certains propos qui se prétendent philosophiques. Tel est le nouveau ton supérieur.
A l’étudiant perplexe, déjà peut-être désabusé, s’adresse ce livre. Il voudrait, autant qu’il le peut, l’affermir dans cette pistis, cette confiance en la philosophie faute de laquelle, selon Platon, l’exercice de la réflexion est altéré, compromis dès le départ. A une époque où le mot métaphysique fait sourire, où l’expression de connaissance scientifique est devenue un pléonasme, celle de connaissance philosophique une imposture, il importe plus que jamais, si nous ne consentons pas à ce que s’éteigne une irremplaçable lumière, de nous fortifier à la puissance intacte de la tradition.
Par là, l’étudiant n’a pas à craindre les dangers de l’inactualité, car mieux que celui qui se flatte d’ »être de son temps », comme si ce que chacun appelle orgueilleusement « son » temps n’était pas toujours le temps des autres, donc le temps de personne, le temps d’un malentendu, vit, active son temps celui qui se montre intempestif. L’intempestivité, c’est dans le temps le rappel, le harcèlement, l’intrusion de l’éternel. De ce point de vue, les oeuvres des véritables philosophes ayant été dès leur publication intempestives nécessairement le demeurent. Présent déjà passé quand il se présente l’inactuel; présent ne passant pas, ne se dépassant pas sinon en lui-même, l’intempestif. Il a tout l’avenir devant soi. Voilà pourquoi, comme le dit Hegel, c’est une histoire que l’histoire de la philosophie et pourtant ce n’en est pas une. Il est commode, pour neutraliser les philosophies, pour les réduire aux opinions qu’à telle ou telle époque des hommes ont émises, de les aligner en rang chronologique, comme des étoiles mortes depuis plus ou moins d’années-lumière. En les disposant ainsi à côté les unes des autres le long de la galerie culturelle, on croit gagner sur tous les tableaux, satisfaire à la fois au respect demandant de les mettre de côté et à l’irrespect demandant de les mettre par côté. Mais ce qui est venu déranger le monde, le monde ne l’arrangera pas et s’en arrangera pas aussi aisément.
Cet ouvrage que ne soutient que la certitude de l’éternité d’une philosophie constante au travers de ses conflits, de ses crises, de ses révolutions, par sa visée, son enjeu : rien d’autre que le salut, théorisé par elle seule, présente le paradoxe d’être un discours de circonstance. Voilà vingt ou trente ans, au moment où le retour husserlien « aux choses mêmes » était étrangement interprété par l’école phénoménologique de Paris comme un « désaveu de la science », il convenait de souligner auprès des étudiants que Descartes et Leibniz construisirent leur métaphysique à la façon d’un calcul, plus difficile en un sens et plus facile en un autre que les mathématique, puisque privé des ressources mais aussi exempt des complications de l’imagination; que la connaissance du troisième genre chez Spinoza, savoir proprement philosophique, ne peut naître que d’une analyse des conditions de possibilité de la connaissance du deuxième genre dont le ressort est scientifique; bref que nul n’entre ici s’il n’est géomètre. La philosophie se corrompt de deux manières : soit en se coupant de la science, soit en se résorbant en elle. De rappeler se second péril, le plus menaçant aujourd’hui, ne signifie pas qu’on sous-estime le premier. Faut-il ajouter que si nous sommes persuadés que l’épistémologie n’est actuellement dans l’esprit de beaucoup que l’unique manière de continuer à « faire de la philosophie » quand on a renoncé à philosopher, nous ne méconnaissons ni la nécessité pour le philosophe de s’instruire des sciences ni la valeur de tant de travaux d’histoire et de philosophie des sciences qui sont l’honneur de notre Université.
Les deux périls que nous venons d’évoquer sont-ils du reste si différents ? On parle d’autant plus de la science qu’on en fait moins et qu’on la confond avec un « discours ». On croit en ce cas naïvement qu’il suffit d’en parler pour en faire et que, puisqu’il arrive à ceux qui en font d’en parler, réciproquement ceux qui en parlent en font à leur façon. Une réflexion sur la science, même si elle est développée par un savant, n’est plus scientifique. Qu’elle le veuille ou non, elle est, ou n’est pas ! philosophique. Autre chose les équations que formule Einstein, autre chose ce qu’il « dit » d’elles, la portée conceptuelle qu’il leur donne. Cela relève aussitôt de la compétence et du contrôle de la philosophie. L’homme de science n’ignore pas pour sa part la différence entre ces deux domaines dont il ne franchit par frontière qu’à ses risques et périls, comme Théétète se laissant interroger par Socrate.
Le pire serait donc cette sorte de territoire incertain où l’on ne sait plus s’il s’agit encore de la science ou s’il est question désormais de philosophie. Trop facilement serait-on disposé à l’occuper quand on répugne tout ensemble à l’exactitude de l’une et à la la rigueur de l’autre. Ce terrain de nos jours, c’est l’anthropologie. De cet artifice inusable de la rhétorique qu’est l’homme – Protagoras en a importé la notion dans la sphère du logos – que faire, il est vrai, sinon en parler ? Toujours, dans l’ancienne comme dans la nouvelle sophistique, c’est un signe de déclin spéculatif dès lors que l’homme ne s’intéresse plus qu’à l’homme, ne se passionne plus que pour l’homme. Classiquement on ne traitait pas de l’homme en philosophie. Homo, pour prendre un exemple, ne se profile fugitivement dans les Méditations de Descartes que sous l’espèce de sa définition obscure, compliquée, sans portée, donc rejetée, d’animal raisonnable. En philosophie on traitait de ce qui est, de ce qui compte, du monde, de l’esprit. Mais l’homme se désigne pour l’antihumanisme contemporain, humanisme raffiné et sournois, comme cet être dont l’inexistence même devrait être inventée. Est-il meilleur alibi pour notre bonne conscience contestante que cet absent qui a toujours tort ? »
Hubert Grenier – La Connaissance philosophique, 1973, Masson & Cie, Paris.
Je pourrais presque donner ce texte le jour de la rentrée, et donner comme projet à l’année de se rendre capables de le relire en Juin, capables d’en saisir tous les enjeux, et toute la puissance.
J’ajouterais que d’autres blogs de professeur rendent hommage à ‘Hubert Grenier, en particulier celui-ci, c-panik-a-bord.blog4ever.com, qui propose exactement le même extrait que celui que je propose ci-dessus. Je pourrais regretter de ne pas l’avoir simplement copié/collé, mais je préfère de loin avoir pu, le temps de ce travail de moine copiste, mettre mes pieds dans les pas de ce maître.
On notera aussi qu’un recueil de ses cours a été publié, sous le titre La liberté heureuse, par Ollivier Pourriol. Et bien sûr, on aime bien que croiser ainsi autour de références communes, des noms déjà évoqués, fasse peu à peu réseau. On serait policier, on appellerait ça un faisceau de présomptions. On y verra plutôt une lumière.
Je prendrai le temps, cette année, de passer en revue, peu à peu, l’ensemble des sujets posés au baccalauréat en cette saison de Juin 2010. Honneur à la filière ES, pour commencer, pour des raisons que j’évoquerai dans les lignes qui suivent.
Je ne propose ici que l’analyse préalable du premier sujet qui a été proposé aux élèves. Le rédiger réclamera que je sois un peu au calme. Mais à partir de ces quelques éléments, il sera possible aux plus malins de cerner où on pouvait mener cette question. Dans les jours qui viennent je mettrai en ligne des développements possibles (qui ne seront pas, je le mentionnerai à chaque fois), des corrigés « type ».
Commençons donc par ce premier sujet :
Une vérité scientifique peut-elle être dangereuse ?
08h10, le jour J. Les sujets sont distribués, les professeurs de philosophie de l’établissement tiennent un conciliabule le plus silencieux possible dans le couloir du lycée afin de commenter les sujets millésime 2010. A la découverte de ce que l’examen réserve cette année aux élèves de série ES, le sang de l’équipe pédagogique ne fait qu’un tour, puis se fige, comme si tout le métabolisme se refusait à permettre au corps de demeurer suffisamment vivant pour tenir jusqu’à midi, heure à laquelle il faudra bien croiser les élèves sortis de ces quatre heures qui n’auront que rarement aussi bien porté le nom d’« épreuve ».
Ce premier sujet est un joli piège, car associant « science » et « danger », il attire irrémédiablement les âmes perdues vers le précipice de l’association d’idées « science = technique « donc » danger = danger technique ». On parie dès 8h15 sur des piles de copies entièrement constituées d’exemples édifiants sur la Bombe atomique, le clonage, les OGM, etc.
Le sujet est-il infaisable pour autant ? Certainement pas. Mais pour l’aborder, il convient de l’analyser finement pour en dégager la véritable question.
La question porte sur la vérité scientifique. Cette vérité s’énonçant nécessairement sous la forme de théories, ou plus largement de discours, on pourra s’interroger sur la place et les conséquences du discours scientifique, ce qui permettra d’évaluer les dangers liés à cette place, dont on sait bien, même si on n’a pas eu de cours à ce sujet, qu’elle constitue un pouvoir considérable, tant sur la matière que sur les hommes.
Mais la question ne se pose pas sous la forme « la connaissance scientifique peut elle être dangereuse ? » mais sous une forme plus étrange, et difficile à appréhender : « UNE VERITE SCIENTIFIQUE peut elle être dangereuse ? ». L’usage de l’article indéfini « une » signale que la vérité évoquée (la vérité scientifique) n’est qu’un genre parmi d’autres, ce qui suppose qu’on se demande quels autres genres de vérités peuvent être conçus. Surtout, la question prend alors un sens particulier, puisqu’elle demande si une vérité qui ne serait conçue que sous la forme, supposément réductrice, de la vérité scientifique, pourrait être dangereuse. Ici, c’est bien la vérité qui est en question, puisqu’il s’agit de se demander quels régimes de vérité, autres que la science, pourrait sauver la vérité.
Dès lors, la question pourrait être reformulée de la manière suivante : Y a-t-il un danger à voir la vérité conçue exclusivement sur le modèle scientifique ?
La question porte donc moins sur la science que sur la vérité scientifique. On le verra, tout le talent du candidat devra être concentré sur la distinction entre ces deux notions, car précisément, comme le montrera l’introduction, c’est la réduction de la vérité à sa seule conception scientifique qui pose ici problème, et pas seulement le caractère dangereux des techniques issues de la connaissance scientifique. Cette dernière question doit-elle être pour autant évacuée ? Non : vous le verrez dans le prochain article (le temps que je rédige tout ça), on peut rebondir sur ce point pour, d’une part, blanchir la science des soupçons de dangerosité liés à sa mise en application technique tout en interrogeant les dangers culturels qui lui sont directement liés.
D’un certain point de vue, ce sujet est donc un piège dont on peut craindre par avance qu’il ait été efficace. D’un autre point de vue, il permet de faire le tri entre des candidats qui prennent le temps de mener une véritable analyse du sujet (dont on voit qu’elle s’appuie jusque là assez peu sur des éléments appris en cours, cela n’interviendra que dans un second temps) et ceux qui se fient à une soi-disant inspiration provoquée par « l’ambiance » régnant autour des mots du sujet. Dans le fond, même si elle risque d’être cruelle, une telle sélection n’est pas tout à fait inutile, puisqu’elle permet de distinguer ceux qui ont compris comment on pose un problème, condition nécessaire à toute réflexion philosophique.
22h00, veille d’épreuve, si vous faites partie des 3 ou 400 visiteurs qui seront tombés aujourd’hui sur ce blog, sachez qu’il est trop tard pour surfer fiévreusement sur un net qui, au fur et à mesure que la nuit va tomber, s’apparentera de plus en plus à un océan d’inquiétude.
Même si vous avez fait des impasses, même si vous n’arrivez plus à tisser de correspondances entre le programme et vos connaissances, d’ici demain matin, revenez à l’essentiel : on vous demande simplement d’être intelligent, et de mettre cette intelligence au service d’un traitement accadémique d’une question dont vous aurez cerné en quoi elle pose problème. Il n’est même pas vraiment question d’être malin, car les malins doivent se plier aux exigences de la méthode.
Il est donc temps d’éteindre les écrans : ce soir, vous êtes privés d’inspecteur Harry tout autant que de maître Nadjar. Il faut, dans la mesure du possible, dormir.
Et pour tous ceux qui ont usé leur font de baggys, de slims et de survêtements tribandés sur les chaises définitivement trop jaunes et trop bancales des classes dans lesquelles mon estrade s’est posée, nous adresserons, bien que la chance soit pour peu de choses dans ce qui va arriver, tous nos voeux de bon’heur…
Suite de notre tour du monde des sujets 2010 en philosophie, voici ceux qui ont été proposés aux élèves au lycée franco-libanais de Beyrouth.
On le verra, ça se confirme : les nouvelles notions au programme sont au coeur de certains sujets. Il fallait bien que ça arrive un jour !
Faut-il le rappeler ? Nécessairement, ce sont d’autres sujets qui seront proposés Jeudi 17. Néanmoins, ici encore, se confronter à ceux qui ont été proposés aux élèves des lycées français à l’étranger semble constituer une bonne manière de se préparer. Dans les jours qui précèderont le jour J, je mettrai ici même en ligne quelques pistes pour traiter certains d’entre eux, qui sont particulièrement intéressants.
Série L : Pas encore publiés, à suivre…
Série ES
Sujet 1 : La technique libère t-elle les hommes de la souffrance ?
Sujet 2 : Commémorer le passé, est-ce le connaître ?
Sujet 3 : Commentaire de texte
« dLa moralité consiste à réaliser des fins impersonnelles, générales, indépendantes de l’individu et de ses intérêts particuliers. Or, la raison, par sa constitution native, va d’elle-même au général, à l’impersonnel ; car elle est la même chez tous les hommes et même chez tous les êtres raisonnables. Il n’y a qu’une raison. Par conséquent, en tant que nous ne sommes mus que par la raison, nous agissons moralement, et, en même temps, nous agissons avec une pleine autonomie, parce que nous ne faisons que suivre la loi de notre nature raisonnable. Mais, alors, d’où vient le sentiment d’obligation ? C’est que, en fait, nous ne sommes pas des êtres purement rationnels, nous sommes aussi des êtres sensibles. Or, la sensibilité, c’est la faculté par laquelle les individus se distinguent les uns des autres. Mon plaisir ne peut appartenir qu’à moi et ne reflète que mon tempérament personnel. La sensibilité nous incline donc vers des fins individuelles, égoïstes, irrationnelles, immora-les. Il y a donc, entre la loi de raison et notre faculté sensible, un véritable antagonis-me, et, par suite, la première ne peut s’imposer à la seconde que par une véritable contrainte. C’est le sentiment de cette contrainte qui donne naissance au sentiment de l’obligation. »
Durkheim – L’éducation morale
Série S :
Sujet 1 : Faut-il se méfier de ses désirs ?
Sujet 2 : Peut-on ne pas adhérer à une démonstration ?
Sujet 3 : Commentaire de texte
» Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, il combine même ces idées jusqu’à un certain point, et l’homme ne diffère de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes * ont même avancé qu’il y a plus de différence de tel à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n’est donc pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre. La nature commande à tout animal et la bête obéit. L’homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d’acquiescer, ou de résister ; et c’est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n’explique rien par les lois de la mécanique. »
Rousseau -Discours sur l’origine et les fondements de l’Inégalité parmi les Hommes
Une petite remarque sur l’illustration. M’étant innocemment lancé dans l’idée d’illustrer chaque salve de sujets provenant de ces lointaines contrées par des images d’archive de l’histoire des compagnies aériennes, mettant en scène des équipages souriants, je n’avais pas réalisé que j’aurais du mal à trouver des photos commerciales de la Middle East Airways, la compagnie aérienne libanaise qui soient un peu calquées sur le modèle américain ou indien. Cette photographie a dès lors, mine de rien, une saveur un peu particulière : prise en 1967 sur le tarmac de l’aéroport de Beyrouth, on y voit un appareil (un Vickers VC10, pour ceux qui aiment les avions et les précisions) qui fait partie des 13 avions détruits en Décembre 1968 par un commando israélien, en représailles à l’attaque d’un vol d’El-Al (la compagnie aérienne israélienne El-Al, en hébreu, signifie « vers les hauteurs »)) deux jours plus tôt sur l’aéroport d’Athènes, revendiquée depuis le Liban. Les aéroports sont les pas de tir du dépaysement, mais l’histoire de leurs ouvertures et de leurs fermetures, ainsi que celle des compagnies aériennes qui y font, ou non, escale, sont un bon fil d’Ariane pour qui veut suivre l’hitoire du XXè siècle. Il n’est pas étonnant que les photographies de l’aéroport de Beyrouth soient moins festives que celles de Washington.
Pondichéry n’est pas le seul lycée à anticiper les épreuves du baccalauréat. Le lycée français de Washington participe lui aussi de cet empressement à vérifier l’aptitude de ceux qui sont encore lycéens cette année à ne plus l’être l’année prochaine. Nouvelle salve de sujets, qui ne sont évidemment toujours pas ceux du 17 Juin en métropole, mais qui donnent une certaine idée du style (désormais résolument classique) et des préoccupations des sujets de l’année (qui ressemblent beaucoup à ceux des années précédentes).
Une indication intéressante, tout de même : en série littéraire, la question de l’interprétation apparaît. Il y avait jusque là une frilosité à aborder les notions fraichement mentionnées au programme. Peu à peu, elles osent se poster au centre de problématiques qui peuvent surprendre des candidats encore peu entrainés à de telles questions. Mais après tout, ce sont là les meilleures conditions pour mener une réflexion par soi même, sans reproduire et plaquer artificiellement des schémas de pensée déjà utilisés ailleurs. Et même s’il est vrai que peu de cours spécifiques sont proposés, au cours de l’année, sur la question de l’interprétation, un rapide passage au scanner de la mémoire dont on dispose sur l’année écoulée permet de réaliser que ce concept fut abordé, à de multiples reprises, dès lors qu’il s’agissait de recherche de la vérité, d’art, de psychanalyse ou de science humaines. Ainsi, même si c’est là un sujet encore inhabituel, aucun candidat n’est censé s’être trouvé là dans un domaine tout à fait inconnu.
Voici donc, pour les trois séries générales, les sujets proposés cette année à Washington :
Série L
Sujet n° 1 – Dissertation : Une théorie est-elle une interprétation du réel ?
Sujet n° 2 – Dissertation : Les machines nous libèrent-elles du travail ?
Sujet n° 3 – Explication de texte : Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation
“Seules (…) la douleur et la privation peuvent produire une impression positive et par là se dénoncer d’elles-mêmes ; le bien-être, au contraire, n’est que pure négation. Aussi n’apprécions-nous pas les trois plus grands biens de la vie, la santé, la jeunesse et la liberté, tant que nous les possédons ; pour en comprendre la valeur, il faut que nous les ayons perdus, car ils sont aussi négatifs. Que notre vie était heureuse, c’est ce dont nous ne nous apercevons qu’au moment où ces jours heureux ont fait place à des jours malheureux. Autant les jouissances augmentent, autant diminue l’aptitude à les goûter : le plaisir devenu habitude n’est plus éprouvé comme tel. Mais par là-même grandit la faculté de ressentir la souffrance ; car la disparition d’un plaisir habituel cause une impression douloureuse. Ainsi la possession accroît la mesure de nos besoins, et du même coup la capacité de ressentir la douleur. – Le cours des heures est d’autant plus rapide qu’elles sont agréables, d’autant plus lent qu’elles sont plus pénibles ; car le chagrin, et non le plaisir, est l’élément positif, dont la présence se fait remarquer. De même nous avons conscience du temps dans les moments d’ennui, non dans les instants agréables. Ces deux faits prouvent que la partie la plus heureuse de notre existence est celle où nous la sentons le moins ; d’où il suit qu’il vaudrait mieux pour nous ne la pas posséder.”
Série ES
Sujet n° 1 – Dissertation : Peut-on agir avec des mots ?
Sujet n° 2 – Dissertation : Est-ce un devoir que d’être soi-même ?
Sujet n° 3 – Explication de texte : Russell, Le Mariage et la morale
“La question du libre arbitre demeure (…). Quelles que soient les considérations auxquelles on se livre sur le plan de la haute métaphysique, il est bien évident que personne n’y croit en pratique. On a toujours cru qu’il était possible de former le caractère ; on a toujours su que l’alcool ou l’opium ont quelque influence sur le comportement. Le défenseur du libre arbitre soutient qu’on peut à son gré éviter de s’enivrer, mais il ne soutient pas que lorsqu’on est ivre, on puisse articuler les syllabes de la Constitution britannique de manière aussi claire qu’à jeun. Et quiconque a eu affaire à des enfants sait qu’une éducation convenable contribue davantage à les rendre sages que les plus éloquentes exhortations. La seule conséquence, en fait, de la théorie du libre arbitre, c’est qu’elle empêche de suivre les données du bon sens jusqu’à leur conclusion rationnelle. Quand un homme se conduit de façon brutale, nous le considérons intuitivement comme méchant, et nous refusons de regarder en face le fait que sa conduite résulte de causes antérieures, lesquelles, si l’on remontait assez loin, nous entraîneraient bien au-delà de sa naissance, donc jusqu’à des événements dont il ne saurait être tenu pour responsable, quelque d’effort d’imagination que nous fissions.”
Série S
Sujet n° 1 – Dissertation : Est-il raisonnable de prétendre posséder la vérité ?
Sujet n° 2 – Dissertation : Peut-on ne pas connaître son bonheur ?
Sujet n° 3 – Explication de texte : Hume, Traité de la nature humaine
“C’est par la société seule que l’homme est capable de suppléer à ses déficiences, de s’élever à l’égalité avec ses compagnons de création et même d’acquérir sur eux la supériorité. La société compense toutes ses infirmités; bien que, dans ce nouvel état, ses besoins se multiplient à tout moment, ses capacités sont pourtant encore augmentées et le laissent, à tous égards, plus satisfait et plus heureux qu’il lui serait jamais possible de le devenir dans son état de sauvagerie et de solitude. Quand chaque individu travaille isolément et seulement pour lui-même, ses forces sont trop faibles pour exécuter une oeuvre importante ; comme il emploie son labeur à subvenir à toutes ses différentes nécessités, il n’atteint jamais à la perfection dans aucun art particulier ; comme ses forces et ses succès ne demeurent pas toujours égaux à eux-mêmes, le moindre échec sur l’un ou l’autre de ces points s’accompagne nécessairement d’une catastrophe inévitable et de malheur. La société fournit un remède à ces trois désavantages. L’union des forces accroît notre pouvoir; la division des tâches accroît notre capacité; l’aide mutuelle fait que nous sommes moins exposés au sort et aux accidents. C’est ce supplément de force, de capacité et de sécurité qui fait l’avantage de la société.”
Que ceux qui se refusent tout à fait à voir se croiser les trajectoires de la publicité, de la télévision, d’un art contemporain diffusé selon des méthodes inspirées du marketing « hype », et de l’art réservé aux happy fews soudainement mis à disposition des masses, considèrent que ce qui suit ne va pas exactement leur convenir.
Mais ce soir, et quelques rediffusions permettront de se rattraper si jamais on ne passe pas ses samedi soirs devant la télé (ce qui est bien entendu une faute), et si jamais on ne lit pas chaque jour ce blog (même parenthèse que précédemment), Canal+ Cinéma offre, à la manière d’Arte, une soirée thématique autour du réalisateur Spike Jones, proposant son fameux long métrage Being John Malkovich (Dans la peau de John Malkovich en VF.), dans le cadre de sa semaine des cinéastes clippers, consacrée à Michel Gondry, Tarsem Singh, Zack Snyder et, donc Spike Jones; en somme tous ces réalisateurs à qui des coffrets Work of Director ont été consacrés, et qui travaillent aussi bien pour le grand écran que pour ces très courts métrages que sont les clips vidéo.
Si en France, la star du genre demeure Gondry (même si plus j’en parle en cours, plus je me dis que les lycéens américains doivent mieux le connaître que les élèves français, ce qui provoque une sourde inquiétude un peu difficile à calmer), il faut admettre que les incursions de Spike Jones dans la réalisation de longs métrages, comme réalisateur ou comme scénariste constituent toujours des morceaux de choix, tant les images en mouvement qu’il proposent sont comme une pellicule d’où suintent comment des émanations d’autres mondes, tant les images sont conçues comme un vocabulaire qui joue moins avec ce qui est montré que la matière même de l’image. J’ai déjà abordé en classe les multiples intérêts que dissimule un scénario aussi ludique que celui de Being John Malkovich qui, outre le fait de jongler avec de multiples registres d’images (la captation de spectacles de marionnettistes, le montage classique de « cinéma », le film d’entreprise, la construction de flash-back mémoriels animaliers, le faux reportage sur la remise des Oscars), joue aussi en permanence sur la distance permanente que Jonze parvient à introduire entre ce qui est montré et ce qui est vu. Les scènes d’amour, visuellement très classiques, entre John Malkovich (… John Malkovich) et Maxine (Catherine Keener), mettent en réalité en scène Maxine (qui est bel et bien… elle même…) et Lotte (Cameron Diaz), puisque c’est elle qui habite à cet instant John Malkovich qui, en tant qu’acteur, ne joue précisément plus son propre rôle. L’image, bien que potentiellement subversive aux yeux de certains, passe comme on dit « comme une lettre à la poste » par la grâce d’un scénario malin qui n’hésite pas à brouiller les pistes de la représentation, bien aidé par des personnages qui ne savent plus très bien où ils en sont, tous en quête, en eux mêmes, d’un « autre » que seul autrui peut révéler. Chez Jonze, on n’existe que par les autres, en les devenant.
Mais cette soirée propose un cadeau supplémentaire :
I’m here est un court métrage réalisé par Spike Jones, en collaboration avec la marque de spiritueux bien connue Absolute, depuis longtemps partenaires d’artistes, tels que Warhol, Keith Harring ou Juergen Teller. A vrai dire, I’m here, c’est un peu plus qu’un film, ou plutôt c’est un film total puisque le processus de réalisation prend en charge la distribution et la diffusion même du court métrage. En effet, celui-ci dispose de sa propre et unique salle de diffusion, qui est constituée d’un container (comme on en trouve sur les paquebots) à l’intérieur duquel sont installés 14 places, un projecteur et un écran, effectuant une véritable tournée à travers le monde (en Mars 2010, cette salle éphémère faisait par exemple escale à Paris pour quelques jours). I’m here, c’est une histoire d’amour entre deux robots confronté à un monde d’humains. Deux singularités non reconnues comme telles, esclaves d’un monde qui leur nie tout droit à l’existence, reclus dans la banlieue de l’existence humaine, se trouvent et se conjuguent l’un par l’autre au singulier-pluriel. Tout Spike Jones est là : le trucage numérique qui ne se présente pas comme tel, l’artifice qui se donne des airs bricolo pour ne pas tomber dans la frime technique, déplaçant l’attention ailleurs, au-delà de ce qui se donne à voir. Comme dans Being John Malkovich, les déchirures de l’existence, les failles du moi se planquent derrière des masques. Peu importe que ce soit celui de l’acteur ou celui d’un casque de robot : l’absence à soi, la béance ne parvient jamais à demeurer enmurée, l’incompréhension devient elle même un message que même les faciès figés des machines parviennent à exprimer. L’antithèse des robots sensuellement impassibles du All is full of love de Chris Cunningham et Bjork.
Complément : Work of Director – Spike Jonze (dvd – 2003). La série Work of Director permet d’accéder sans attendre pendant des heures devant les chaines vendant quelques clips au poids entre deux publicités pour des services téléphoniques crétins que les programmateurs se décident à sortir du train train commercial du R’n'B le plus conventionnel (c’est à dire le plus parfaitement traître vis à vis de sa grande soeur, la soul (mais nous avons déjà abordé ça en cours)), pour proposer de véritables travaux de très courts métrages issus de réalisateurs un tout petit peu conscients de manipuler de l’image en mouvement, et aptes à faire quelque chose de cette consigne de départ. Cette collection de dvd répertorie tout ce qui se fait de mieux dans ce domaine curieusement sous-évalué par le public qui le regarde le plus. De Gondry à Cunningham (avec Jones, ils forment une sorte de sainte-trinité des réalisateurs clippers) en passant par Anton Corbijn ou Stéphane Sednaoui (entre autres). Presque incontournable pour ceux qui veulent trouver dans des formes courtes des moments saisissants de narration visuelle.
Tous les ans, le lycée français de Pondichéry passe les épreuves du baccalauréat deux mois avant les élèves des autres lycées français. On se demande s’il faut vraiment préciser qu’ils ont évidemment d’autres sujets que ceux qui tomberont dans maintenant quinze jours; mais au cas où, on le précise quand même.
L’intérêt de ces sujets, c’est qu’ils donnent un peu le « ton » de ce qui peut être demandé aux élèves, et ce qui se confirme depuis maintenant quelques années, c’est que les concepteurs des sujets reviennent vers un certain classicisme : problématique limpides, formulations immédiatement lisibles, on a abandonné les sujets qui jouaient au plus fin avec les candidats, un jeu que ceux-ci ne pouvaient généralement pas gagner. Si l’exercice est peut être moins plaisant pour les correcteurs, il a l’avantage d’être peut être davantage à la hauteur des élèves, un détail dont il faut bien avouer qu’on ne peut pas le négliger tout à fait !
On pourrait dire que des élèves qui ont, comme on l’a conseillé, travaillé toute l’année sur des annales auront nécessairement croisé les problématiques portées par les sujets qui sont tombés à Pondichéry. Nul doute qu’il en ira de même en Juin.
Voici donc les sujets de philosophie de 2010 (cette phrase n’a pas d’autre but que de servir de piège aux âmes perdues qui cherchent sur internet si par hasard on n’y trouverait pas, dans un recoin réservé aux initiés, les sujets qui seront donnés le 17 Juin) :
Série ES
Sujet 1: Y a-t-il des vérités définitives ?
Sujet 2 : Le travail nous rend-il plus humain ?
Sujet 3 : Expliquer le texte suivant :
“Le respect s’applique toujours uniquement aux personnes, jamais aux choses. Les choses peuvent exciter en nous de l’inclination et même de l’amour, si ce sont des animaux (par exemple des chevaux, des chiens, etc.), ou aussi de la crainte, comme la mer, un volcan, une bête féroce, mais jamais du respect. Une chose qui se rapproche beaucoup de ce sentiment, c’est l’admiration et l’admiration comme affection, c’est-à-dire l’étonnement, peut aussi s’appliquer aux choses, aux montagnes qui se perdent dans les nues, à la grandeur, à la multitude et à l’éloignement des corps célestes, à la force et à l’agilité de certains animaux, etc. Mais tout cela n’est point du respect. Un homme peut être aussi pour moi un objet d’amour, de crainte ou d’une admiration qui peut même aller jusqu’à l’étonnement et cependant n’être pas pour cela un objet de respect. Son humeur badine1, son courage et sa force, la puissance qu’il a d’après son rang parmi ses semblables, peuvent m’inspirer des sentiments de ce genre, mais il manque toujours encore le respect intérieur à son égard. Fontenelle dit: Devant un grand seigneur, je m’incline, mais mon esprit ne s’incline pas. Je puis ajouter: Devant un homme de condition inférieure, roturière et commune, en qui je perçois une droiture de caractère portée à un degré que je ne me reconnais pas à moi-même, mon esprit s’incline, que je le veuille ou non, et si haut que j’élève la tête pour ne pas lui laisser oublier ma supériorité.”
KANT, Critique de la raison pratique.
Série S
Sujet 1 : Pour agir moralement, faut-il ne pas se soucier de soi ?
Sujet 2 : La politique est-elle l’affaire de tous ?
Sujet 3 : Expliquez le texte suivant :
“Un credo religieux diffère d’une théorie scientifique en ce qu’il prétend exprimer la vérité éternelle et absolument certaine, tandis que la science garde un caractère provisoire: elle s’attend à ce que des modifications de ses théories actuelles deviennent tôt ou tard nécessaires, et se rend compte que sa méthode est logiquement incapable d’arriver à une démonstration complète et définitive. Mais, dans une science évoluée, les changements nécessaires ne servent généralement qu’à obtenir une exactitude légèrement plus grande; les vieilles théories restent utilisables quand il s’agit d’approximations grossières, mais ne suffisent plus quand une observation plus minutieuse devient possible. En outre, les inventions techniques issues des vieilles théories continuent à témoigner que celles-ci possédaient un certain degré de vérité pratique, si l’on peut dire. La science nous incite donc à abandonner la recherche de la vérité absolue, et à y substituer ce qu’on peut appeler la vérité « technique », qui est le propre de toute théorie permettant de faire des inventions ou de prévoir l’avenir. La vérité « technique» est une affaire de degré : une théorie est d’autant plus vraie qu’elle donne naissance à un plus grand nombre d’inventions utiles et de prévisions exactes. La « connaissance» cesse d’être un miroir mental de l’univers, pour devenir un simple instrument à manipuler la matière.”
RUSSELL, Science et religion.
Série STG
Sujet 1 : La liberté consiste-t-elle à n’obéir à personne ?
Sujet 2 : L’expérience est-elle source de vérité ?
Sujet 3 :
“Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d’abord étudié dans son ensemble.
Ce qui est complètement insensé, c’est de considérer comme étant ({ juste » tout ce qui figure dans les institutions et les lois des peuples, ou même, les lois (en admettant qu’il en soit !) portées par des tyrans. Si les Trente d’Athènes* avaient eu la volonté d’imposer des lois ou si leurs lois tyranniques avaient plu au peuple athénien tout entier, serait-ce une raison pour les considérer comme « justes» ? A aucun titre, je crois, – pas plus que cette loi que porta chez nous un interroi** donnant à un dictateur le pouvoir de tuer nominativement et sans procès celui des citoyens qu’il voudrait. Il n’y a en effet qu’un droit unique, qui astreint la société humaine et que fonde une Loi unique: Loi, qui est la juste raison dans ce qu’elle commande et dans ce qu’elle défend. Qui ignore cette loi est injuste, qu’elle soit écrite quelque part ou non.
Mais si la justice n’est que la soumission à des lois écrites et aux institutions des peuples, et si [...] tout se doit mesurer à l’intérêt, celui qui pensera avoir intérêt à mépriser et violer ces lois le fera, s’il le peut. Il en résulte qu’il n’y a absolument plus de justice, si celle-ci n’est pas fondée sur la nature, et si la justice établie en vue de l’intérêt est déracinée par un autre intérêt.”
CICÉRON
* les Trente d’Athènes: les « Trente Tyrans », gouvernement imposé par Sparte à la suite de sa victoire sur Athènes (404 avant J.-C.).
** interroi: chef exerçant le pouvoir entre deux règnes. Allusion à un épisode de l’histoire romaine.
1. Formulez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.
2. a) En vous appuyant sur les exemples du texte, montrez pourquoi il serait insensé « de considérer comme étant « juste » tout ce qui figure dans les institutions et les lois des peuples ».
b) Expliquez: « une Loi unique: Loi, qui est la juste raison dans ce qu’elle commande et dans ce qu’elle défend)}.
c) Expliquez: « si [... ] tout se doit mesurer à l’intérêt, [... ] il n’y a absolument plus de justice ».
3. La justice est-elle fondée sur la raison?
« Et les sujets du Baccalauréat littéraire ? » diront les perspicaces et les élèves de terminale L.
Au lycée français de Pondichéry, il n’y a pas de section littéraire.
Quand on disait que ce lycée est en avance sur les autres…
Depuis maintenant assez longtemps, faire de la musique ne consiste plus nécessairement à sortir un bel instrument de sa housse, à en humecter l’anche pour en extraire des notes conformes aux indications d’une partition, ou faire preuve d’une maîtrise totale et virtuose de ses cordes vocales. A vrai dire, la musique n’a jamais consisté essentiellement en cela, simplement, il y eut des époques où on ne le savait pas. Est musique tout son produit de manière volontaire, ou encadrée par l’homme, est aussi musique tout son que l’homme veut bien considérer comme tel, et cela fait longtemps que n’importe qui peut produire de la musique en agençant des sons déjà enregistrés, sous quelque forme que ce soit.
Ces derniers jour, l’ouverture d’un album de musique électronique (son auteur parlerait plutôt de sound design) en proposait l’illustration, à travers deux morceaux retravaillant des enregistrements datant des années 60. Un seul et même enregistrement, pour être précis, une chanson composée, écrite et interprétée par Soeur Sourire, une religieuse qui connut quelques mois durant, une célébrité aussi imprévue que déstabilisante pour cette âme jusque là simple, que la célébrité révéla un peu plus torturée que ses chansons le laissaient supposer. Si ces chansons eurent en leur temps un succès massif, elles sont aujourd’hui considérées avec le même sourire que celui qui s’affiche sur les visages quand, dans le film La vie est un long fleuve tranquille, le prêtre fait entonner à ses paroissiens « Jésus reviens ». Autant dire qu’on a du mal à croire qu’il puisse y avoir dans l’album de Soeur Sourire un matériel sonore qui puisse être aujourd’hui mis au service d’un projet qui soit autre chose qu’une parodie.
Pourtant, l’album de Deru (Benjamin Wynn dans la vraie vie), Say goodbye to useless (2010) s’ouvre sur deux manipulations successives de Comme le Vent, bucolique titre de Soeur Sourire, rendu méconnaissable par le traitement sonore qui lui est ici appliqué. Les enregistrements déjà un peu anciens ont ceci de particulier qu’ils portent dans leur texture sonore le poids des années, avec une densité suffisantes pour qu’on entende, au sens propre, des voix provenant de l’au-delà. Certaines oeuvres musicales ont déjà extrait certaines de ces voix de l’oubli des stocks de vieux disques pour leur permettre de se faire de nouveau entendre, avec le grain qui les caractérise, dans des compositions dont l’élément central est bien souvent la nostalgie. Pour les plus connus de ces petits dialogues avec les morts, on peut aller faire un tour dans de nombreux titres de l’album Play, de Moby (qui est aujourd’hui enfin audible, après que l’abus de la cession de droits à diverses publicité en ait momentanément étouffé l’impact; aujourd’hui, en particulier, les titres Why does my heart feel so bad ? ou Honey, ont retrouvé toute leur puissance d’évocation, on dirait une invitation à une séance de spiritisme dans laquelle, au lieu de faire parler les morts, on les ferait chanter), ou bien chez le Français Alex Gopher, dont le titre The Child, extrait de l’album You, my baby and I (1999), redonnait vie et voix à Billie Holiday, semblant sortir des zones poussiéreuses de mémoires rarement visitées. Sa voix, extraite de la chanson God bless the child, nous était tout d’abord offerte dans son grain naturel pour se transformer par la grâce des machines en un son qui n’était plus vraiment une voix sans pour autant n’être plus désincarné pour autant, une âme dans la synthèse, un fantôme dans le vocoder. Une présence.
Jouer ainsi sur l’absence, c’est un des classiques de l’art, une des prouesses dont est capable cette classe d’objets dont la présence témoigne d’un ailleurs, dont la matière semble percer comme des trous béant dans ce qu’on appelait, jusqu’à les rencontrer, « réalité ». C’est ce genre d’apparition qui a lieu chez Deru, quand le fantôme de Soeur Sourire émerge des craquements du vinyle samplé, à la manière dont, d’après certains, on peut voir parfois passer des visages furtifs dans les parasites des ondes hertziennes, sur les écrans cathodiques considérés comme marc de café ou entrailles de poulet contemporains. Mais si c’est une apparition, c’est un peu sur le modèle « chemin d’Emmaüs » : elle est méconnaissable, transfigurée. Au sens propre, Benjamin Wynn se sert ici de l’enregistrement originel pour injecter de l’âme dans ses machines et sa seule intervention, dans ce premier mouvement, consiste à jouer sur le temps : ralentir le défilement de la voix, lui donner de l’épaisseur, une texture plus dense, mais allonger la réverbération de telle sorte que le chant semble être un passage, comme une cathédrale paquebot animée de ce genre de mouvement profond, porté par une puissance toute intérieure, qui ne déplace que des montagnes, patiemment, force tranquille, exactement à l’opposé de la naïveté presque niaiseuse du chant originel qui voulait faire de « comme le vent » une brise inoffensive, qui n’atteindrait véritablement que ceux qui font toujours en sorte de n’être touché par rien de profond, qui vont vers les formes qui ne les déplacent pas, eux mêmes, d’un millimètre dans leurs existences figées. Les mêmes paroles, la même âme vient, par l’intermédiaire d’un Deru véritablement magicien, capter les âmes, comme on attrape des disciples en les fascinant, et embarque son monde pour un rapt mystérieusement consenti, comme si ce qu’on attendait le plus secrètement au monde prenait la forme de ce qu’on ne voudrait à aucun prix, de ce qui était là depuis toujours, et qu’on méprisait consciencieusement, certains de ne pas faire partie de ce monde là. Mais c’est bien le talent de la musique en particulier, et de l’art en général, que d’être capable, par l’intermédiaire de la matière déjà présente, de nous faire naître au monde, et de nous entrainer vers des formes qu’on définirait a priori comme étrangères.
Ce que je propose ici, c’est la première phase de cet album, qui est la plus méditative. Soeur Sourire y passe comme un tank vidé de ses munitions, inoffensif, mais menaçant, mû par une terrible inertie, encore fumant des combats passés, traverserait une salle de catéchisme, fascinant des enfants confrontés soudain à une toute autre dimension de la spiritualité, à une autre densité de l’existence. Le titre de cette courte introduction est I would like. Sachez juste qu’elle est suivie de I want, un développement peut être plus conventionnel dans ses rythmiques, modifiant à son tour le même Comme le vent, mais dans une démarche plus dynamique, plus légère aussi, davantage rythmée, qui vaut aussi le déplacement, dans la mesure où les deux titres forment évidemment un ensemble, une démarche, un mouvement entre la puissance et la volonté qui l’accompagne, comme un passage à l’acte. Et de la naïve et pathétique Soeur Sourire à ces deux morceaux enchainés, c’est précisément de passage à l’acte qu’il s’agit.
Allez, je décode un tout petit peu le titre, pour ceux à qui il ne dit rien. L’ar en ciel de la gravité est un roman de Thomas Pynchon, auteur majeur dans la littérature actuelle. Pour ceux qui sont prêts à plonger en apnée dans 700 pages de littérature, c’est à dire de manipulation patiente, consciencieuse, du langage, pour ceux qui aiment qu’un livre les travaille, on ne saurait trop conseiller cette lecture. Quel rapport avec Deru et Soeur Sourire ? Parfois, pour les titres d’articles, il faut laisser faire les connexions automatiques. J’avais ce roman en tête en écoutant Say goodbye to useless. Déconstructions, apparitions non réclamées, chez Pynchon, il est question de missiles V2 dont on cherche à discerner, à l’avance, les points de chute, après une trajectoire parabolique dessinant des arcs dans le ciel, il est question donc de lire le ciel et d’y discerner des messages dont on ne sait jamais si on les y lit, ou si on les y écrit. I would like, c’est un peu ça : un projectile qui ressemblait à une balle perdue qu’on laissait perdre dans ce qu’on considérait une marge du champ de bataille s’avère finalement avoir atteint sa cible. Et les oeuvres d’art sont peut être, aussi un peu ça : des objets lancés, dont on ne saurait déterminer s’isl atteignent, ou pas, leur mystérieuse cible. Des paraboles plus graves qu’elles n’en ont l’air.
Tout cours sur l’art, en Terminale, se heurte à deux obstacles. D’une part, on peut passer pas mal de temps à déplorer que les élèves n’aient pas une culture artistique très développée (mais en même temps, on peut aussi se demander quelle part de leur scolarité a été consacrée à une découverte de l’art, en dehors de l’apprentissage de la littérature), d’autre part, au delà de l’absence de maîtrise de la culture classique, on s’étonne de les voir finalement souvent peu armés devant ce qui leur est proposé aujourd’hui : on peut s’étonner, ou s’inquiéter, de les voir fréquemment assujettis à des propositions musicales ou cinématographiques simplement très conventionnelles, à un âge où on devrait pouvoir au contraire se permettre des expérimentations, où on devrait être avide de sensations nouvelles (et quelque chose nous dit que cette mise entre parenthèse du désir a quelque chose à voir avec une anesthésie plus générale). Il ne s’agit pas de prohiber l’écoute de Rihanna; après tout, au moment de constituer une playlist plaisante pour accompagner le trajet domicile/lycée, on écoute bien ce qu’on veut, et Rihanna ou Michèle Torr, cela ne relève pas d’un rapport à l’écoute de la musique si différent que ce que les apparences veulent bien laisser croire, puisque c’est le plaisir immédiat qui dicte l’écoute. Mais on le sait bien, le plaisir immédiat ne peut pas être ce qui dicte les normes de la beauté, à moins de refuser de considérer le Beau comme une valeur, comme ce qui nous hisse vers une qualité d’expérience un peu plus élevée, plus subtile. Ainsi, il y aurait un au-delà de la simple expérience dans laquelle nous prenons du plaisir à nous confronter (ou plutôt à nous conforter) à ce qui nous procure déjà du plaisir.
Reste à savoir quoi.
Parce que pour un lycéen qui voudrait vraiment constituer une histoire de sa propre sensibilité, se pose vite le problème de ce vers quoi il est censé se diriger, les écueils culturels semblant nombreux. Il se trouvera vite sur un terrain dans lequel les batailles font rage depuis des siècles, au milieu de mercenaires et soldats de métier qui se battent depuis des décennies pour des causes pour certaines antiques, les tranchées sont déjà creusées, les pertes sont incalculables, les monuments aux morts déjà dressés et fleuris; et il faut choisir son camp. Figuratisme ou Abstraction ? Rembrandt ou Rothko ? Classique ou moderne ? Bach ou Varèse ? Pulsionnel ou intellectuellement raffiné ? Krump ou la danse classique ? Ou bien, à chaque fois, les deux, ou l’un et l’autre par intermittences ? Autant de choix pour lesquels les conseils sont multiples, les condamnations sont déjà écrites, et on se trouvera toujours être dans le camps adverse de quelque autorité supposée, qui fera de la trajectoire esthétique suivie une impasse, une hérésie, un égarement, une participation à l’effondrement de la civilisation (après tout, d’ailleurs, écouter Rihanna, au moins, ça permet de confirmer le monde de la consommation bourgeoise dans ses principes, ça a l’avantage de demeurer dans un projet global finalement plutôt cohérent).
Face à cette inquiétude, on ne peut rappeler qu’une chose : l’exigence culturelle n’est pas dûe aux autres, elle n’existe que face à soi même. Et il n’y a pas d’itinéraires que l’on doive suivre. Ou s’il y en a, on ne sait pas qui en détient les cartes. Ainsi, quand dans une discussion en classe, on en arrive à ce moment intéressant où les élèves peuvent demander « bon, mais alors, qu’est ce qu’on doit écouter ? » sans doute la seule réponse honnête qui puisse leur être apportée, c’est qu’il n’y a pas de réponse à cette question, et que l’erreur consiste précisément à instituer certaines expériences comme devant être faites, là où d’autres seraient facultatives, ou même déconseillées. Ainsi, l’expérience musicale singulière qu’est l’oeuvre d’Edgar Varèse, évoquée ici même il y a quelques semaines, ne peut pas constituer, pour tout le monde, un passage obligé; on ne peut pas ignorer que pour la plupart de ceux qui se lanceraient dans l’aventure, cette expérience ne susciterait rien d’autre que l’impression de n’être décidément pas fait pour la culture, tant on peut demeurer étranger à ce genre de proposition. C’est qu’il y a un temps pour chaque expérience, et qu’il en va des expériences esthétiques comme des cuites, il faut savoir en gérer les intensités, et maîtriser sa propre sensibilité de manière à se confronter à ce qu’on est capable, à tel moment dans sa vie, d’apprécier. Dès lors, tout ce qu’on peut faire, c’est fureter, patienter, et demeurer suffisamment aux aguets pour parvenir à discerner, dans le paysage culturel qui est le sien, les oeuvres susceptibles de constituer pour nous un courant ascendant dans notre parcours singulier.
A cause de cela, il est délicat de proposer des oeuvres aux élèves, car toute proposition dans le cadre scolaire prend vite l’allure d’une prescription autoritaire dans un domaine où l’autonomie devrait être la règle, et ce d’autant plus que l’enseignant a nécessairement la volonté de guider l’élève vers des valeurs sûres, alors même que tout le sel de l’expérience esthétique, c’est précisément qu’elle ne peut être « sûre » avant d’être éprouvée, que tout dogmatisme esthétique, qu’il soit dicté par l’école ou par les goûts personnels, constitue un décalage de la sensibilité qui va fausser le travail des oeuvres, qu’il s’agit au contraire de laisser jouer librement avec nos sens. A la limite, les meilleurs conseils devraient peut être s’appuyer sur les doutes que l’enseignant, au jour le jour, peut lui même avoir vis à vis de ses propres expériences face aux formes, ce qui nécessiterait une confiance réciproque dont on admettra qu’elle est rarement d’emblée partagée dans ce terrain vague qu’est la classe (je pense là au terrain vague tel que le décrit Koltes dans La Solitude des champs de coton : dans la classe, il y a un dealer, des passants, et la phase d’observation, consistant à évaluer ce que l’un a à proposer, et ce que les autres sont prêts à céder pour l’acquérir peut bien prendre une année scolaire entière).
Tout ceci pour expliquer que j’ai décidé hier, après une heure un peu privilégiée dans une classe aux effectifs réduits, grâce au fait que la plupart des élèves passaient leur épreuve de sport, obligeant à changer le fusil pédagogique d’épaule (en gros, on était censés partager ce chemin étrange par lequel Descartes prouve que Dieu existe bel et bien, et on a finalement fait un parcours de deux heures, très improvisé, entre Noir Désir et des reprises étonnantes de Soeur Sourire (j’y reviendrai); d’une certaine manière, à l’orée du mois de Juin, les conditions d’un véritable cours étaient enfin atteintes), j’ai décidé, disais-je, d’ouvrir un peu plus ce blog à cette forme artistique dans laquelle les élèves baignent tant, la musique; non pas pour indiquer ce qu’il faut écouter (je n’ai pas la moindre idée d’une réponse à une telle question), mais pour signaler que sans aller jusqu’à Varèse, il y a des musiciens qui travaillent à redéfinir ce qu’est la musique tout en demeurant audibles, parfois même en permettant un certain plaisir. Ce sera une zone de d’incertitude, certainement pas une leçon d’histoire de la musique. Seulement une tentative de susciter une aventure au milieu des formes, et rien de plus. Surtout, rien de plus.
Et comme je l’évoquais un peu plus haut, au détour d’une parenthèse, ça va commencer avec Soeur Sourire.
En période d’invasion, quand il devient évident qu’aucune feinte ne permettra d’éviter l’affrontement, quand la présence physique s’impose, mieux vaut adopter la règle suivante : on nous l’impose, qu’on en dispose.
Il en va du football comme de tous les autres objets potentiels de conversation, on peut tout à fait en parler sans rien y connaître, et on peut s’y connaître sans rien en comprendre. Ainsi, tout comme certains aiment La Mort aux trousses parce qu’une scène telle l’attaque de l’avion au dessus des champs de maïs est belle comme une publicité American Express, d’autres peuvent aimer le foot parce que ça leur fait penser à l’Audi Q7 ou au Porsche Cayenne. Objet de fascination qui ratisse large, il génère autour de lui une ferveur qu’il serait un peu facile de réduire à un simple investissement publicitaire plus massif que ce que peuvent connaître les autres sports. Si c’est ce sport plutôt qu’un autre, et ce malgré tout ce que le football peut avoir d’irritant, c’est qu’il doit y avoir des raisons. Et peut être ces raisons échappent elles à la perspicacité de ceux dont le métier est de commenter les matchs. Quand, dans l’émission Gros plans, en 1959, Camus affirme que « Vraiment, le peu de morale que je sais, je l’ai appris sur les scènes de théâtre et dans les stades de football, qui resteront mes vraies universités », c’est comme si un indice nous était donné. Parce qu’a priori, on aurait plutôt été chercher les leçons de morale sur les terrains de rugby, dans la construction leviathanesque des mêlées, dans la solitude de celui qui doit transformer l’essai d’une équipe entière selon des angles impossibles, dans le sang versé, dans les défaites grandioses, dans l’obstination devant les murs défensifs, dans les placages désespérés contre des mieux lotis, côté inertie. L’ovalité du ballon elle-même, empêchant toute virtuosité dans le geste, condamnant à s’adapter en permanence à des rebonds stochastiques, devrait dresser du rugbyman sur le terrain un portrait en Sisyphe luttant contre des forces qui le dépassent, jamais en position de les dominer, voué à « faire avec », ce qui veut souvent dire « faire sans ». Mais non, c’est au royaume des hommes fragiles que semble devoir se rencontrer la morale. Du moins est ce sur la planète du ballon rond que les penseurs semblent venir jouer, visant manifestement au dessus de la barre transversale, quelques objectifs perchés au-delà des scores, dédaignant même parfois les règles. Pire encore, c’est même dans les mauvais gestes, tant sur le terrain que dans les tribunes, que semble devoir se construire une vision de l’homme, une anthropologie qui reprendrait l’homme à la volée jusque dans ses fautes, jusque dans ses hors-jeu.
On ne s’étonnera pas, dès lors, de voir sortir sur les étals des libraires une volée d’ouvrages consacrés au ballon ronds et à ceux qui pensent avec leurs pieds. Le numéro de Mai 2010 de Philosophie Magazine propose une petite liste de ces livres, qu’on complètera ici de quelques autres titres susceptibles d’élever le supporter qui sommeille en certains lecteurs au-delà des propos habituels d’après-match.
Ollivier Pourriol – Eloge du mauvais geste, Nil éditions 2010. S’il fallait choisir l’un des ouvrages qui sortent à l’occasion de la coupe du monde 2010, ce serait celui ci, parce que tel un bon match, il dépasse les espérances. Sans jamais se contenter de plaquer des concepts philosophiques sur des actions connues de l’histoire du football, Ollivier Pourriol parvient à reproduire autour du ballon ron le petit miracle qu’on l’a déjà vu opérer autour du cinéma. L’angle choisi, les mauvais gestes du football (les mains, les coups, la triche, le faux jeu de fin de match, quand il s’agit de gérer une victoire déjà acquise) permet une véritable réflexion philosophique, articulant des problèmes spécifiquement posés par cet univers, et convoquant des auteurs de telle manière qu’on ne se trouve jamais dans l’ambiance « révisons le bac en prenant astucieusement le football pour prétexte ». Grand et beau moment dans le dernier chapitre, qui cherche l’humanité dans un Platini honteux d’avoir joué, gagné, et célébré sa victoire dans le stade du Heysel, devant des tribunes à feu et à sang, le 29 Mai 1985. Ce texte se tient par lui même, sans avoir besoin de prétextes pédagogiques. Parfois, on sent que les buts se tiennent bien au delà des filets. C’est le cas dans ce petit livre, même pas cher (13.50€). Et déjà quelques éléments lisibles ici : http://studiophilo.fr/eloge-du-mauvais-geste
Mathias Roux – Socrate en crampons, Flammarion 2010. Un de ces ouvrages dont on ne sait s’ils passent le programme de philo à la moulinette du football, ou s’ils passent le football au pétrin philosophique. Editorialement, ça semble s’adresser avant tout aux élèves de terminale, et on se dit que si au fond de la classe, les titulaires des équipes qui le dimanche matin vont jouer dans le plus simple anonymat, devant des tribunes vides, et font ensuite décrotter crampons et maillot par maman sont jusque là restés sourds à Platon et à Schopenhauer, et aveugles aux questionnements sur la loi, l’ordre, le beau ou le juste, alors peut être cet ouvrage, en leur permettant de jouer à domicile, leur permettra t-il de mettre un premier pied dans ces problématiques dont ils n’imaginent même pas qu’elles puissent, elles aussi, se jouer parfois en une-deux. Pas encore lu, mais l’auteur porte son maillot du PSG sur les photos, et on sait maintenant qu’il y a là un créneau éditorial plutôt efficace.
Gilles Vervisch – De la tête aux pieds; philosophie du football, Max Milo 2010. Pas encore lu. Même projet, a priori, que Mathias Roux : la présentation semble correspondre aux standards des livres qui attrapent le lecteur par sa passion et l’entrainent, à travers ce piège, dans le programme de philosophie. Il y a toujours à apprendre dans ces tentatives : pour les élèves, ça permet de fixer quelques concepts, pour ceux qui sont déjà experts en philosophie, il y a peut être quelque chance de voir cette discipline luire là on ne l’aurait pas forcément cherchée. Au crédit de cet ouvrage, la palme du meilleur titre, et de très loin. Je n’ai pas trouvé mieux, je ne crois pas qu’il y ait mieux. Je croise les doigts pour que le reste soit à la hauteur. Dans l’attente de la confirmation, j’emprunte ce titre pour cet article.
Correction du jour même, puisque l’auteur en personne me signale en commentaire que le but n’est précisément pas de coller au programme de Terminale, mais de cerner, au plus près, ce qu’est l’esprit du football. Tant mieux, puisqu’on sent, nous aussi, qu’il y a quelque chose de particulier dans ce sport, qui se joue au delà du terrain et des sifflets de début et fin de match ! Précisons puisque l’occasion en est donnée que la table des matières est alléchante tout en intriguant. Il va falloir prochainement plonger dans cet ouvrage.
Jean-Claude Michéa - Les intellectuels, le peuple et le ballon rond, Climats; Hommage à l’ouvrage de Galeano mentionné un peu plus bas dans cette liste, Michéa s’intéresse à la confrontation entre le sport populaire qu’est le football et le mépris dans lequel le tiennent les élites éduquées. Bien sûr, le problème devient particulièrement intéressant lorsque cette élite intellectuelle croise l’élite économique, et parfois se confond avec elle. On observe alors comment un sport peut être mis à profit tout en étant méprisé. On sort du livre, on regarde l’équipe de France, et on se dit qu’effectivement, il y a comme un divorce entre un public populaire et des joueurs entrés dans les élites, qui ne daignent plus regarder leus supporters dans les yeux. C’est aujourd’hui dans les tribunes qu’on trouve des Sisyphes poursuivant leurs idoles sans jamais recevoir d’elles la moindre attention. Les dieux du stade ne sont pas du même monde et n’ont pas les mêmes valeurs.
Jean-François Pradeau - Dans les tribunes, éloge du supporter, les Belles lettres 2010. Croisement espéré depuis longtemps, l’ouvrage de Pradeau, à paraître (comprenez donc que si je l’ai lu, c’est par procuration, j’en sais ce que j’en ai lu sous la plume d’autres, qui semblent l’avoir lu, eux), tente de percer le mystère des tribunes du stade, lieu facilement critiqué et condamné d’un seul et même mouvement pour sa violence, sa pauvreté tous azimuts, ses rites barbares, ses étroitesses spirituelles. Pourtant, pour Pradeau, ce qui se joue là a quelque chose à voir avec les rituels antiques qui savaient, justement, extraire la violence sacrée des hommes pour la poser, là, comme un objet commun dont on allait, ensemble, faire quelque chose. Il y aurait donc un savoir planqué entre l’écharpe et la casquette badgée PSG du supporter qui éructe ses joies et ses déceptions dans les relents de merguez et de 8.6; on demande à voir, non pas parce qu’on en doute, mais parce qu’on sent qu’il y a là une piste qu’on est heureux de voir explorer.
Eduardo Galéano – Le Football, ombre et lumière, Climats, 1997 pour la traduction française. Ce livre qui sert de point de départ à Michéa pour son propre Les intellectuels, le peuple et le ballon rond. L’auteur uruguayen, passionné de football, en dresse ici une histoire forcément subjective (mais ce qui importe dans ce sport, c’est justement ce qui dépasse le geste, ce que le regard ne décèle pas, ce qui se vit, on comprend mieux dès lors pourquoi la littérature soit nécessaire à révéler ce qui ne se voit pas), choisissant ses moments essentiels. C’est aussi le portrait d’un sport aux prises avec ses propres structures politiques, et la description d’une tension croissante entre ceux qui jouent le week-end dans les petits clubs qui font vivre les fédérations, ceux qui viennent voir les stars jouer dans les équipes de prestige, et une poignée d’internationaux qui semblent se retirer, le match fini, dans quelque Olympe dont les portes demeurent fermées aux communs des mortels. C’est aussi ce continent particulier du football qu’est l’Amérique du Sud qui est ici conté, avec tout ce que ce sport a ici de vital, les foules de supporters semblant jouer toute la violence des passages de vie à trépas dans les défaites, et renaissant à chaque victoire. Il y a dans ce livre un gros transfert de la part de l’auteur : « L’écriture allait me permettre de faire avec les mains ce que je n’avais jamais été capable de faire avec les pieds ». A le lire, on le devine, il jongle suffisamment bien avec les mots pour avoir fait de ses pages son terrain de jeu.
Marc Perelman – Le Stade barbare, la fureur du spectacle sportif, Mille et une nuits, 1998. S’il fallait un esprit nettement critique envers le sport commercialisé, on le trouvera dans ce petit livre saignant, qui traite, plus largement, du rôle qu’une certaine forme de politique fait jouer au sport en général, et à la discipline reine, le foot, en particulier. L’emplacement des stades, au beau milieu des quartiers qu’il s’agit de parvenir à contrôler, le nom même du symbolique « Stade de France » (souvenons nous qu’un concours fut organisé pour le baptiser) sont autant d’éléments qui participent à un détournement du sport, qui n’a plus rien à voir avec la patiente construction d’un contrôle de soi. Les lignes qui suivent sont de Perelman, bien qu’extraites d’un autre texte que ce Stade barbare : « Le sport n’est donc ni une « respiration », ni un « apprentissage » de la vie ou une « grande fête universelle » et encore moins une philosophie. Petite ou grande la philosophie lui est antinomique parce qu’il est sans pensée. Un sportif est formé pour marquer et gagner comme le gendarme du GIGN est formé pour tirer : il n’est pas question de réfléchir. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien si les équipes de rugby font des stages de commandos… Le sport est comme le capitalisme et le fascisme : à dénoncer et à combattre pour le faire décroître. »
Patrice Delbourg / Benoit Heimermann – Football et littérature, une anthologie de plumes et de crampons, Stock 1998 (en poche en 2006). Du crampon et des plumes, un parcours dans les pages consacrées au football dans la littérature, forcément moderne. De Homère à Pierre Desproges, de Jean Giraudoux à Frédéric Dard, de Pier Paolo Pasolini à Anthony Burgess, en passant par Vladimir Nabokov, Antoine Blondin, Umberto Eco, sans oublier Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Marguerite Duras (surprenante interview de Platini dans Libération, qu’évoque d’ailleurs Pourriol dans son Eloge du mauvais geste), Georges Haldas, Gunther Grass. On n’attendait pas forcément tout ce petit monde autour de la baraque à frites pendant la mi-temps; à vrai dire, certains se tiennent un peu à distance, observant la cérémonie à distance. D’autres sont aux côtés du petit peuple des supporters, quand certains tentent de côtoyer de plus près le ballon lui-même et l’étrange messe dont il fait l’objet. La bibliographie de cet ouvrage est celle qui devrait figurer ici même.
Marcel Berger / Emile Moussat- Anthologie des textes sportifs de l’Antiquité, 1927. Pas encore lu, mais je le récupère demain en bibliothèque, si personne ne me double. Le titre ne peut que donner envie, n’est ce pas ? Je sais que demain soir, il y aura quelques pages plaisantes entre mes mains. J’en dirai plus ensuite, afin d’allécher tout le monde.
François Bégaudeau - Jouer juste, Verticales 2003. Vestiaires d’une finale de coupe d’Europe, à la mi-temps. Un entraineur tente de redonner à ses joueurs le sens du jeu. Plus il avance dans son discours, plus les éléments de sa vie personnelle envahissent ses propos. Peu à peu, c’est tout autant une leçon de football qu’une leçon de vie qui est donnée aux joueurs. Le dispositif littéraire semble un peu artificiel, présenté ainsi, mais s’il fonctionne, c’est qu’il cerne bien, dans le jeu autour du ballon rond, que ce qui se joue est ailleurs, au-delà des limites du terrain, et que se trouvent concentrées ici des tensions qui sont tout simplement celles de la vie elle-même. Plus l’entraineur avance entre les lignes parallèles des jeux de pied et des mouvements du coeur, plus la conscience que ce beau jeu est voué à la défaite se fait claire, lucide, et ce suffisamment pour que ce soit la folie qui prenne le pas sur les beaux arguments. C’était le premier roman de l’auteur de Derrière les murs.
Peter Handke, L’Angoisse du gardien de buts au moment du penalty, Folio 1982. Si le prétexte du football conduit une seule personne à ouvrir les pages d’un « nouveau roman », alors cette liste ne sera peut être pas inutile. Ce n’est peut être pas une littérature « facile » (mais on voit mal ce que serait une littérature facile, les oeuvres sont des épreuves, voila, c’est comme ça), mais rien n’interdit à qui que ce soit de plonger dans cet étrange univers. Un ancien arbitre de football croit être licencié de son entreprise. Commence alors une sorte de flottement qui va le conduire à étrangler une caissière de cinéma, ce qui va le plonger pour de bon dans l’errance. On entre alors dans une sorte de croisement entre roman policier, introspection, road movie, jusqu’à ce que le personnage principal soit de nouveau spectateur d’un match de foot au cours duquel l’un des gardiens parviendra à arrêter un penalty. Et là encore, c’est bien plus que la captation d’un ballon qui va se jouer. Si on aime être un peu attentif aux choses, si on aime en quelque sorte les traverser, ces pages fourniront un bon passe-muraille. Accessoirement, cette littérature semble être une porte d’entrée dans ce qu’on appelle, en philosophie, la phénoménologie.
Benjamin Berton, Sauvageons, Gallimard 2000. Rien à voir avec la formule de Chevènement désignant ceux que plus tard on appellera « racaille ». Ici, c’est la France des villes de moyenne importance, où on s’ennuierait ferme, l’adolescence venue, si on n’avait de saines occupations pour passer le temps : les filles, qu’il est tant de découvrir, les ballades entres potes, les jeux avec les chats, sur la voie rapide locale, la nuit, quand on leur bande les yeux, et le club de foot. Bien sûr. On est dans le nord, et entre les terrils les entraineurs font, le dimanche matin, le tour de l’équipe, en porte à porte, pour réveiller ceux qui sèchent le match du jour, afin de présenter une équipe complète, sans assurer les remplacements. Entre copains, l’entrainement se poursuit en beuverie, et on trompe le désespoir en réussissant des gestes inespérés sur le terrain, pour la beauté du geste, comme on l’entend dans le générique sportif de France Télévision, mais ici sans sponsor et sans supporter, puisque supporter, on l’est soi-même quand on a quelques économies à claquer pour une virée dans quelque capitale de région pour voir, une fois l’an, un match de ligue 1. Le foot est ici comme le bar du coin. Ou plutôt, on sent bien qu’il en est l’antichambre.
NB (une précision qui nous parle d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître : dans les années 80 était diffusée en France une série australienne, intitulée, outre-équateur Kicking Around, et tout simplement l’Equipe chez nous. Intégré à l’émission Croque-Vacances, ce feuilleton (oui, on disait « feuilleton », en ce temps là) narrait le parcours d’une équipe de quartier, constituée d’adolescents de milieux divers (souvent d’origine étrangère, italienne, yougoslave (oui, il y avait un pays appelé « Yougoslavie » à l’époque)), plus ou moins « mauvais garçons », que le foot parvenait peu à peu à unir, et à faire grandir. Nul doute que la série perdit peu à peu ses spectateurs, qui désertèrent le petit écran pour aller taper dans le ballon. Quelques vocations sont peut être nées dans ce transfert.
Des films aussi :
Zinédine Zidane : un portrait du 21ème siècle, Philippe Parenno / Douglas Gordon 2006. Un match, un seul. Real Madrid contre Villaareal, en coupe espagnole. Un joueur, un seul, le temps d’un match pendant lequel il ne marquera aucun but. Solitude au beau milieu de deux équipes au grand complet, des arbitres et d’un stade entier, comme mis entre parenthèses. Le ballon lui-même ressemble à un chapelet qui permettrait à celui qui l’égrène de gagner peu à peu en intériorité, en concentration, en présence. C’est cette présence à soi qui irradie tout au long de ce long métrage singulier, qui ose ce que peu d’oeuvres tentent dans ce milieu étrange qu’est le football : la confrontation directe au match. Là où les autres parlent, commentent, dissertent sur le jeu, les tactiques, les sens cachés, Philippe Parenno et Douglas Gordon travaillent sur les sons du match, sur le temps, surtout, tel qu’il semble se tisser de manière paradoxale pendant la durée du jeu. Pas de discours, voila qui convient parfaitement à ce taiseux qu’est Zidane. Mine de rien, l’expérience de ce film est une entrée dans ce que peut être le cinéma quand il se concentre sur ses fondamentaux : de l’image en mouvement, et du jeu avec le temps. La parenté avec le football, qui lui aussi dresse la toile du temps en la nouant, et tendant à quelques points de fulgurance qu’il s’agit de capter, come les grecs saisissant le Kairos par les cheveux, dans une acuité presque surnaturelle dans le repérage des fenêtres de tir idoines. S’il fallait choisir un film sur le foot, ce serait, et de loin, celui là, car sans mots, toutes les énergies de ce sport, son altitude, sa manière d’incarner l’humanité en s’éloignant des hommes se trouve sur la toile. Pour les amateurs, de bout en bout de ce match restitué en temps réel, c’est la musique de Mogwaï qui accompagne cette Odyssée, il est probable que cela joue pour beaucoup dans le portrait de ce 21ème siècle, dont on dresse ici autant le dessin que les desseins.
Captain Tsubasa (Olive et Tom en V.F.), Yôichi Takahashi, 1981 pour le manga, 1983 pour la série animée. Curieusement, ce manga, véritable culte au Japon et gros succès en France sous sa forme animée est une des rares productions ayant su capter certains aspects essentiels de ce sport, en particulier son rapport à l’espace et au temps. Loin de proposer une vision réaliste du football, Olive et Tom déforme l’espace du terrain et le temps de l’action à tel point que c’est dans cette série que l’expression « Planète Foot » prend tout son sens, tant les buts adverses ont une forte tendance à disparaître derrière la ligne d’horizon, tant l’espace de jeu semble épouser la rotondité de la Terre, d’Est en Ouest. C’est surtout le rapport au temps, qui est finement observé : les joueurs atteignent des altitudes de tir peu communes, les hang ups feraient rêver n’importe quel joueur de baskets, on pratique le smatch tel qu’on l’observe au tennis, mais avec les pieds, les matchs sont d’interminables sprints d’endurance, courant parfois quatre épisodes, pendant lesquels les héros semblent guetter une fenêtre de tir, avec la même impatience que les ingénieurs de la NASA scrutant le ciel en attendant que les astres soient correctement alignés pour lancer vers le ciel leurs fusées. Le foot devient alors l’art de configurer correctement les positions afin que tous les éléments soient miraculeusement alignés pour qu’un geste sorti d’on ne sait où attrape un ballon sorti de nulle part, amené comme sur un plateau par des partenaires semblant communiquer par télépathie. Alors, tout se fige. Le temps s’arrête, les partenaires sont comme givrés sur place là où ils se trouvent (et les scénaristes ne manquent pas d’imagination : on n’hésite pas à faire des sauts périlleux arrière depuis la barre transversale pour faire des coups de pieds retournés , mais à l’envers), pour laisser le buteur seul en mouvement dans cette configuration inespérée, saisissant Kairos par les cheveux, captant l’instant présent tel qu’il ne se représentera jamais. Si le football a quelque chose de particulier, c’est dans cet art de l’attente de la porte étroite permettant de cadrer et mettre au but. Joueurs et public sont tendus vers ce Graal dont on sait qu’il relève moins de l’obstination de ceux qui travaillent sans relâche (ça, ce serait plutôt le rugby) que de l’opportunisme parfois surnaturel de ceux qui savent prendre quelques secondes d’avance sur le temps et lire dans les arcanes du terrain et des déplacements ce que le très proche avenir leur préparer, pour parvenir à saisir au vol l’occasion. En quelque sorte, Olive et Tom, c’est Machiavel participant aux mystérieux rites d’Eleusis.
Shaolin Soccer, Stephen Chow, 2001 (Hong-Kong). Les acrobaties d’Olive et Tom le laissaient deviner : les meilleurs joueurs de football du monde devraient être des as des arts martiaux. Il n’en fallait pas plus pour bâtir le synopsis d’un film un peu fou, qui tient en une phrase : des moines adeptes du Kung Fu forment une équipe de foot pour le moins singulière, apte à mettre la pâtée à tous ses adversaires. A tel point qu’on se demande pourquoi personne n’y avait auparavant pensé. Le principe sera ensuite décliné dans plus ou moins tous les sports (on attend que les moines shaolin s’attaquent au golf ou au curling). C’est néanmoins dans cette fulgurance originelle que la sauce prend le mieux, sans doute parce que le football présente cette dimension surhumaine qui permet à la virtuosité physique des arts martiaux de trouver un terrain d’expression spectaculaire. Avouons que les moines cramponnés sont bien aidés par les effets spéciaux. Tout est hypertrophié, rien n’est humainement ni physiquement possible, mais après tout, c’est bien ce qu’on attend quand on est dans les tribunes, devant des équipes plus conventionnelles. Pour les amateurs, il est nécessaire de trouver une édition comportant le montage d’origine, tel que diffusé en Asie, et non le montage américain, qui est amputé de scènes cultes, en particulier une reproduction par les moines shaolin de la chorégraphie de Thriller, de Michael Jackson.
On ne peut évidemment clôre cette filmographie déjà un peu fantasque sans évoquer le curieux match de football opposant philosophes allemands et grecs, tel que les Monthy Python le mettent en scène dans ce court métrage tourné pour les Jeux Olympiques de Munich, en 1972. Sportifs et philosophes apparaissent souvent dans les oeuvres des Monthy Python, et on conseillera tout particulièrement de voir Le Sens de la vie, dans lequel c’est le rugby qui passe au crible de l’humour britannique.
Ce blog a pour but premier de servir de complément à mes élèves. Bienvenue néanmoins à tous ceux qui y échoueront, par hasard ou par erreur.
Vous y trouverez des compléments du cours fait en classe, des corrigés de dissertations effectuées pendant l'année, et des documents divers, selon l'humeur du rédacteur et ses projets en cours.
Un mot pour ceux qui tomberaient sur ce blog en ayant tapé dans google le titre de leur sujet. Les corrigés que je propose n'ont pas grand chose à voir avec ce qu'un élève peut écrire en terminale. Je ne me mets pas artificiellement dans la tête d'un élève hypothétique pour écrire ce que lui aurait pu écrire. Il parait donc difficile d'exploiter ces documents pour les reproduire intégralement et vous faire passer pour leur auteur. D'autre part, je souhaite rappeler aux élèves de Terminale qu'ils ont défilé en 2005 pour que le bac demeure un examen, refusant ainsi le contrôle continu. Il faut en tirer toutes les conséquences : l'épreuve de philosophie se fera donc en temps limité et dans une salle sans communication. Dès lors il est nécessaire de se préparer à cette épreuve et donc, de fournir des travaux qui soient personnels. Votre professeur, pour bien vous orienter, a besoin de savoir ce que vaut votre travail quand vous le faites par vous mêmes, et n'a que faire de savoir que vous savez bien recopier des sites trouvés sur le net.
Sur ce, bonne lecture !