Puisque nous sommes dans une séquence dont le désir est l’attracteur étrange central, et puisque les cours sont censés augmenter l’aptitude de ceux qui les suivent à aborder des textes jusque là inconnus, on peut soliciter les neurones en les confrontant à des auteurs qui ne sont pas au programme (du moins pas encore). Les quelques lecteurs du blog qui sont aussi mes élèves savent que cette année le nom de Bruce Bégout est régulièrement cité en classe. C’est simplement que parfois, certaines lectures s’imposent et que parmi celles ci, quelques unes peuvent être partagées avec les élèves, même si elles sortent des instructions officielles de préparation aux examens (mais s’il y a un programme officiel, c’est bien pour catapulter les élèves au delà de ses limites). Parfois, la pensée en question est d’une part accessible aux jeunes esprits tout en offrant d’autre part aux moins jeunes de quoi alimenter leur propre méditation.

Pour un auteur écrivant au vingt et unième siècle, la question du désir peut difficilement est contournée, même quand elle ne constitue pas le coeur de ses préoccupations. Pour ceux qui ont la chance de vivre dans ces lieux minoritaires dans lesquels la question du besoin semble réglée (ce qui n’est possible que si on distingue bien ce qui relève des besoins et ce qui excède cette catégorie de manque, distinction qu’on semble s’ingénier à troubler en désignant comme tout à fait indispensable ce qui toute réflexion raisonnable désignerait évidemment comme dispensable), la question du désir est posée, particulièrement quand on voit ce concept pris en main par la publicité, le spectacle et le pouvoir politique dans un discours qui, cumulé, le ferait aisément passer pour une envie nécessaire, ce qui semble suffisamment paradoxal pour être réfléchi. Quel que soit la manière dont on tient le casse tête du désir entre nos mains, on tombe rapidement sur cet os : malgré la promesse faite par le monde dans lequel nous sommes plongés de satisfaire nos appétits, rien ne semble suffir à éteindre l’incendie du manque dont l’oxygène semble fourni par sa satisfaction même, et pourtant, tout semble se passer comme si nous n’arrivions pas à nous faire à l’idée de brûler.

Autant dire que nous sommes dans une inconfortable position, même si on y trouve une épisodique consolation dans notre propension assez massive à nous faire passer pour des martyrs. Attachés que nous sommes à ces bûchers que nous alimentons tout en faisant mine d’en être les pompiers, nous ne nous reconnaissons décidément pas dans ce portrait du pompier incendiaire. Peut être qu’à force d’avoir pris l’habitude de faire feu de tout bois, nous confondons ce qui nous consume et ce qui nous carbonise, ce qui arrange bien les affaires du monde auquel nous participons. Il était donc tentant de jeter un coup d’oeil à la manière dont cet auteur aborde la réflexion sur le désir, dans la mesure où précisément, il n’est pas de ceux dont la préoccupation profonde se situerait autour d’un commentaire permanent de la manière dont les hommes se contentent de vivre (complaisance dans laquelle on peut facilement tomber, et sujet inépuisable de bavardage). Ou plutôt, précisément, s’il s’intéresse à la manière dont les hommes vivent, c’est pour effectuer un patient tri entre ce qui ne serait, dans nos existences, que pittoresque (ce à quoi nous nous attachons, justement), et ce qui constitue la matière même de notre “être au monde”, qu’il nomme le “quotidien” (exactement ce à quoi nous n’accordons aucun intérêt). Or, on peut se dire que ce rapport un peu particulier que nous avons au monde, quand nous sommes en désir (et plus on y pense, plus on constate que ce rapport est permanent, que ce soit pour le déplorer ou pour y voir une certaine aspiration de l’homme à l’élévation), permet d’aborder la question du quotidien de manière intéressante : après tout, derrière le désir, n’y a t il pas une certaine tendance à rendre quotidien ce qui ne peut même pas être ? Voici donc un extrait du journal philosophique que publiait Bruce Bégout en 2007, dans la collection Krisis (chez Millon) :

“Survie et sous-vie. La misère de notre époque ne concerne plus les difficicultés inhérentes ) notre entretien quotidien de la vie. La faim, le froid, la maladie ne nous concernent plus qu’épisodiquement. Nous avons vaincu ces fléaux ou sommes en passe de le faire. C’est cette victoire imminente qui nous rend encore plus insupportable la condition de ceux qui en sont encore exclus. Pour la plupart d’entre nous, la misère a pris un nouveau visage : elle découle de tout ce qui excède le besoin (pour qui les nécessités de la vie sont-elles encore nécessaire ?) et s’avère au final bien plus pauvre que lui. Misère affective, sexuelle, culturelle, spirituelle, symbolique. Misère des sens et des images, misère de ne même plus s’apercevoir de sa misère et d’en être satisfait. Nous sommes pauvres de nos mots et de nos sentiments, de nos désirs et de nos idées. Au chaud, notre corps a froid d’un manque de chaleur humaine. Repu, a faim de nourritures spirituelles; éduqué, souffre d’un défaut de sens. L’entretien du processus vital suffit à notre peine laquelle s’est considérablement allégée depuis que nous avons délégué aux machines et aux organismes sociaux le soin de notre âme. C’est ce contraste entre, d’un côté, nos corps choyés, soignés, suralimentés, assurés et vêtus et, de l’autre, nos pauvres esprits illettrés, anesthésiés et gourds qui exprime mieux que tout autre image notre condition misérable. Nous nous pavanons dans nos habits de rois (il y a un extrême contraste de plus en plus fort entre notre bien-être matériel et la misère affective, symbolique et théologique de nos existences) avec des discours de gueux.

Par sous vie, j’essaie de nommer cette condition moderne de notre existence où tout désir est devenu besoin, où tout dépassement de soi dans une oeuvre ou une action est tout de suite rabattu vers la simple perpétuation d’une existence la moins pénible qui soit. Si, pour reprendre les mots de Simmel, la vie est marquée par une double tendance, “plus de vie” et “plus que la vie”, force est de constater que notre sous-vie actuelle délaisse la seconde aspiration au profit de la première. “

Bruce Bégout - Pensées privées; P. 480.

Pour ceux qui souhaiteraient rencontrer de plus près la pensée de cet auteur dans lequel on peut placer quelques espoirs (je ne suis pas certain que cette attitude soit juste, et inclinerais plutôt à penser que les auteurs auxquels il faut s’attacher sont ceux qui parviennent, finalement, à nous faire placer un peu d’espoir dans notre propre pensée, ce qui n’est pas si fréquent, et ce que Bégout semble parvenir à faire), une première possibilité consistera à jeter un coup d’oeil à l’interview qu’il a effectuée pour le journal et site chronicart (qui demeure une source non négligeable de musculation des neurones (quoique le mot “musculation” soit mal choisi, puisque les neurones ne sont pas des muscles;  peut être faudrait il inventer quelque chose comme “neurolation”, même si quelque chose me dit que ce terme (ainsi que la pratique qu’il voudrait désigner) aurait moins de succès que celle qui consiste à augmenter la taille des biscotos), interview aussi puissante qu’une dose massive d’anabolisants, qu’on peut trouver, en intégrale, ici.  on pourra aussi piocher aléatoirement dans ce journal, dont de nombreux passages sont accessibles. Restent néanmoins qu’une grosse partie de cet ouvrage nécessiterait d’avoir déjà abordé la phénoménologie husserlienne, ce qui peut constituer un certain obstacle à la lecture. On indiquera alors que Bégout est aussi l’auteur d’une série de livres qui prennent les paysages de l’Amérique ordinaire comme théâtre de sa pensée, et qu’il a dernièrement publié un livre qui s’intitule “De la décence ordinaire (sur George Orwell)” qui sont tout à fait accessibles à des lecteurs non spécialistes, dont l’esprit serait en revanche aiguisé par cette curiosité de la pensée qui est censée animer tout étudiant en particulier et tout être humain en général, cette curiosité qu’on pourrait tout à fait appeler “désir” si on voulait boucler cet article de manière apparemment construite.

 

 



Abd Al Malik fait ce genre de musique qui pousse à se demander si les textes de rap ont vraiment quelque chose à gagner à ce que leur auteur ait fait des études de philosophie. Mauvaise question : la vraie question consisterait plutôt à se demander si, quand on a lu des philosophes, on doit pour autant les citer de manière parfois un peu trop ostentatoire pour qu’elle semble véritablement justifiée. Certains textes d’Abd Al Malik alignent donc les noms de philosophes comme certaines copies - voulant certes bien faire, mais oubliant parfois que convoquer de telles références réclame de les faire venir pour quelque chose - sont capables d’aligner les noms comme autant d’arguments d’autorité qui ne sont jamais, pourtant, des arguments. Peut être confronte t-on un peu trop facilement, aussi, Abd Al Malik à cet univers qu’on se représente un peu trop facilement comme clos, comme si seule la variété “à la française” pouvait viser les victoires de la musique et la reconnaissance des “cercles officiellement cultivés”, et qu’une autre bonne question consisterait à savoir si un artiste est censé avant tout appartenir à un style et à un courant, et en respecter les règles, ou s’il doit avant tout avoir l’audace de redéfinir les règles, en imposant, par exemple, l’idée que des paroles scandées sans mélodie sur de la musique (ce qu’on appelle, génériquement “rap”, puisse ne pas prendre pour repère les fantasmes habituels de ce style, particulièrement dans sa déclinaison commerciale, que sont les références permanentes aux grosses bagnoles, aux signes extérieurs de testostérone et à la remise en question permanente de l’ordre établi. En somme, Abd Al Malik court le risque de jouer le rôle du premier de la classe, ce qui n’est pas un défaut en soi, sauf si on en joue pour se démarquer de ses petits camarades.

Cependant, la culture ne nuit pas. Et derrière les vitrines un peu trop arrangées, une certaine tendance à l’empathie (quand il en fait trop et qu’il ne laisse pas ses propres textes respirer, préférant redoubler ses paroles que laisser le silence s’installer là où il le pourrait, pour que l’auditeur ait le temps de méditer à son tour), il y a, et c’est suffisamment rare pour le repérer, une audace indéniable à jouer pour ainsi dire contre son propre camp, et à proposer une forme de mise en scène musicale qui permet, tout de même, de faire, à la manière de Truman Capote ou de Breat Easton Ellis, du name dropping dans une sphère rarement atteinte par ce genre musical; et c’est ainsi que Derrida, Aimé Césaire ou Spinoza se trouvent cités dans un disque qui sera sans doute souvent classé (parce qu’il faut bien classer les choses) dans le rayon “rap” ou “musiques urbaines”.

On y trouvera, parmi d’autres choses vraiment intéressantes et efficaces (et d’autres un peu moins) une mise en scène de Roméo et Juliette invitant Juliette Gréco à venir attiser le désir dans cette réincarnation moderne du couple mythique. Tout ne correspond pas forcément à ce que Shakespeare avait pu concevoir, ou plutôt, on ne retrouve pas toute la complexité qu’il y avait introduite, mais quelques mots, simplement, à propos du désir, qui permettent, eux aussi de fixer une image qui permettra de reconstituer le concept, et de rendre intemporel l’archétype : “on est tous là c’est juste l amour qu on cherche a vivre et si ça part en vrille c est que sans modèle t es livré a toi-même“. Relisez ce qu’on a déjà entrevu ensemble à propos du désir et vous retrouverez les caractéristiques essentielles qu’on a attribuées à ce concept : le “lâcher prise”, la quête, l’absence de normalité au sens où le désir est un mouvement de pionnier, sans éclaireur traçant la piste par avance, le risque, le saut dans le vide, la vrille. Autant d’affects qui peuvent constituer le concept.

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Une des grandes entreprises d’expression du désir peut se trouver, à partir du vingt et unième siècle, dans la publicité, qui est censée être cette voix qui dit à notre place le désir dont nous n’avons même pas encore idée. En fait, un bref regard sur le message publicitaire montre assez facilement que sa focalisation sur l’objet la réduit à un discours sur le besoin qui ne s’assume pas : ne voulant pas admettre que nous en sommes réduits à manquer de manière douloureuse de tel modèle de voiture, de tel parfum ou de tel yaourt, nous maquillons ce besoin en désir, croyant ainsi l’élever au dessus de sa condition véritable, illusion fonctionnant tant qu’on n’y réfléchit surtout pas.

Dès lors, on peut dire que la condition nécessaire pour qu’une publicité s’élève au dessus du besoin maquillé, c’est qu’elle se détache de l’objet dont elle fait la promotion, qu’elle s’en désintéresse pour considérer l’espace de réclame comme l’occasion pour la marque de proposer autre chose. Autant dire que ce genre de phénomène est rare, et qu’on voit plus souvent l’opération inverse se réaliser : ce sont de plus en plus fréquemment les espaces théoriquement libres du cinéma qui sont envahis, de manière souvent tout à fait obscène, par les objets de consommation. Parfois, néanmoins, on voit tel ou tel écran publicitaire se transformer en jeu presque gratuit avec les formes, ce qui permet au désir de s’insinuer provisoirement dans ces coupures des programmes télévisuels.

Oublions donc la marque qui propose ce petit film, puisque le produit en est presque absent. C’est une proposition formelle qui prend le dessus, avec une mise en scène qui sort le spectateur du monde tel qu’il est praticable, pour le confronter à une possibilité étonnante : un homme semble n’avoir pour principe que de traverser des murs. Si on devait le résumer à quelque chose, qui permettrait de le singulariser, ce serait cela : il court, et quand un mur semble constituer un obstacle, il poursuit sa course et le traverse, comme s’il ne présentait aucune résistance. On pourrait donc dire que ce qui constitue la force essentielle, le moteur ou la puissance spécifique de cet homme, c’est ce mouvement qui le propulse en avant. C’est inutile, mais c’est ce qui l’anime et c’est à cet appétit qu’il obéit.

Au delà du mouvement particulier que cela inscrit dans son corps, cela le rend, aussi, repérable dans le monde : quand parallèlement à sa trajectoire, une femme apparaît dans le champ, on saisit immédiatement qu’en quelque sorte, ils sont “faits l’un pour l’autre”, comme on dit. En fait, peu importe qu’ils soient effectivement “conçus” pour se rencontrer, l’évidence s’impose : ils sont sur des trajectoires intimement parallèles, et c’est le mouvement profond qui les anime qui les éclaire chacun aux yeux de l’autre, sans qu’aucune explication soit nécessaire.

Il ne s’agit pas de voir là une illustration parfaite du désir. Mais si la mémoire du cours a besoin d’une image pour se fixer, ce très court métrage constitue un bon moyen mnémotechnique. Ajoutons un détail final qui a lui aussi sa propre image, et son propre sens :

La course des deux personnages n’aura pas de fin. Après avoir franchi tous les murs qu’ils rencontraient sur leur passage, ils franchissent, toujours en courant, comme s’ils étaient de simples poutres, des troncs d’arbre qui sont pourtant bel et bien plantés verticalement. Dans une réalisation visuelle qui emprunte beaucoup à l’esthétique de films asiatiques tels que Tigre et Dragon, cet homme et cette femme atteignent sans effort, sur leur lancée, le somment de ces arbres et dans leur élan se lancent dans le ciel, pour poursuivre leur course sans aucun support, vers les étoiles. On ne saura pas ce qu’il adviendra de ce saut dans le vide. Peu importe, on l’a vu : ils ne se déplacent pas vers un but (on ne pourrait pas décrire leur course avec les principes du finalisme), ils sont mûs de l’intérieur par une force impérieuse qui les détermine. Mais en lui obéissant, ils sont libres. En somme, si on veut comprendre Spinoza, on peut regarder ce petit film en boucle. On pourrait même le regarder en accompagnement de cet extrait de la lettre VIII de Spinoza à Schuller :

« Je passe maintenant à cette définition de la liberté que m’attribue votre ami ; mais je ne sais d’où il l’a tirée. Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée. Dieu, par exemple, existe librement (quoique nécessairement) parce qu’il existe par la seule nécessité de sa nature. De même encore, Dieu connaît soi-même et toutes choses en toute liberté, parce qu’il découle de la seule nécessité de sa nature qu’il comprenne toutes choses. Vous voyez donc que je ne situe pas la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.
Mais venons-en aux autres choses créées qui, toutes, sont déterminées à exister et à agir selon une manière précise et déterminée. Pour le comprendre clairement, prenons un exemple très simple. Une pierre reçoit d’une cause extérieure qui la pousse une certaine quantité de mouvement, par laquelle elle continuera nécessairement de se mouvoir après l’arrêt de l’impulsion externe. Cette permanence de la pierre dans son mouvement est une contrainte, non pas parce qu’elle est nécessaire, mais parce qu’elle doit être définie par l’impulsion des causes externes ; et ce qui est vrai de la pierre, l’est aussi de tout objet singulier, quelle qu’en soit la complexité, et quel que soit le nombre de ses possibilités : tout objet singulier, en effet, est nécessairement déterminé par quelque cause extérieure à exister et à agir selon une loi (modus) précise et déterminée.
Concevez maintenant, si vous le voulez bien, que la pierre, tandis qu’elle continue de se mouvoir, sache et pense qu’elle fait tout l’effort possible pour continuer de se mouvoir. Cette pierre, assurément, puisqu’elle n’est consciente que de son effort, et qu’elle n’est pas indifférente, croira être libre et ne persévérer dans son mouvement que par la seule raison qu’elle le désire. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d’avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent. C’est ainsi qu’un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s’il est irrité, mais fuir s’il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu’ensuite il aurait voulu taire. De même un dément, un bavard et de nombreux cas de ce genre croient agir par une décision libre de leur esprit, et non pas portés par une impulsion. Et comme ce préjugé est inné en tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas facilement. L’expérience nous apprend qu’il n’est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions, et que, souvent, aux prises avec des passions contraires, ils voient le meilleur et font le pire : ils se croient libres cependant, et cela parce qu’ils n’ont pour un objet qu’une faible passion, à laquelle ils peuvent facilement s’opposer par le fréquent rappel du souvenir d’un autre objet. »

“je ne situe pas la liberté dans un libre décret mais dans une libre nécessité.” Autant la formule parait abstraite quand on la lit isolément, autant elle prend un peu de corps dans le cadre de la lettre toute entière, autant elle gagne aussi de la chair dans ces deux individus lancés dans leur course, qui ne sont finalement libres que si ils laissent grossir en eux ce mouvement inhérent, dont ils ne sont pas les auteurs, mais dont ils sont les acteurs. On saisira le lien tissé entre liberté et nécessité si on ressent le simple fait que si cet homme et cette femme interrompent leur course, même si on pourrait y voir une rupture avec une force qui s’impose à eux, de toute évidence, ils perdraient finalement l’essentiel d’eux même. Or, conserver l’essentiel de son mouvement propre, voila ce qu’on peut appeler “liberté”.

Pour autant, leur course est elle insensée ? Pas tout à fait : intelligemment, et même si c’est pour produire une “belle image”, le couple se lance, de manière apparemment éperdue, vers les étoiles. Rien d’innocent dans ce choix : les étoiles sont en fait liées au désir, puisqu’elles en sont étymologiquement la source : “désir” vient en effet du latin “desiderare”, un mot qui est construit sur l’idée de la perte, ou de la nostalgie d’une étoile. Désirer, ce serait donc avoir le sentiment de manquer de quelque chose d’essentiel, qui demeure inaccessible, mais qui constituerait pourtant quelque chose comme notre origine. Si cette hypothèse avait un sens, on pourrait affirmer que ces deux personnages, dans lesquels on aimerait reconnaître l’être humain, ne mènent peut être pas une course insensée, sans pouvoir néanmoins en acquérir la certitude.



 

Le monde est un fait accompli devant lequel nous somme placés. Nous sommes bien obligés de l’accepter tel qu’il est, puisque c’est à ce monde ci que nous sommes confrontés, et pas à un autre. Pour autant, l’homme est le seul être connu, parmi ceux qui peuplent ce monde, à concevoir l’idée du monde tel qu’il n’est pas, et tel qu’il serait s’il comblait l’ensemble de ses manques, qu’ils soient nécessaires comme le sont les besoins, ou apparemment dispensables tels que semblent l’être les désirs. On sait que, peu à peu, l’homme est parvenu à transformer des parcelles du monde pour qu’elles satisfassent ses besoins les plus essentiels. Mais, dans la foulée de ces premières transformations, il en est venu à exiger du monde une satisfaction plus globale, qui le ferait passer de la satisfaction des besoins strictement nécessaires à la création permanente de nouveaux manques jusque là jamais ressentis ni même imaginés auxquels on donnera immédiatement réponse. Parfois, c’est chez un même auteur qu’on trouve de tels paradoxes, y compris chez les plus rigoureux d’entre eux. Ainsi, chez Descartes, entre la troisième et la sixième partie, le discours semble avoir changé du tout au tout : si dans la troisième partie, Descartes recommande de changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde, dans la sixième, il annonce au contraire que l’homme doit devenir « comme maître et possesseur de la nature ». Ce n’est là que la matérialisation à l’intérieur d’une seule et même pensée du paradoxe qu’on évoquait auparavant : d’un côté, l’homme semble être en mesure de changer l’ordre du monde pour le plier à la loi de son désir, mais d’un autre côté, on sent bien qu’il y a dans cette ambition quelque chose d’inquiétant et de peut être illégitime. Ainsi, pris entre deux feux dont on verra qu’il ne maîtrise ni l’un, ni l’autre, l’homme doit il choisir à quelle loi il est censé se soumettre : la loi du désir ? Ou la loi du monde ? Puisque nous avons repéré au sein même de la pensée de Descartes cette double possibilité, c’est sur son argumentation qu’on va articuler notre réflexion, en tentant, au-delà des deux options mentionnées, de trouver une forme d’unité et de cohérence.

1 Les raisons pour lesquelles ce sont les désirs qui doivent s’adapter au monde.

A – Le désir anime l’homme d’une manière particulière. A la différence du besoin qui doit être satisfait, le désir semble être tout à fait superflu, dispensable. Ainsi, si on doit privilégier l’un des deux types de manques, c’est bien évidemment le besoin qu’il faut favoriser, puisqu’en quelque sorte, le choix ne se pose même pas : il faut parer au nécessaire. Le problème que pose le désir, c’est qu’il mobilise une grande énergie pour chercher sa satisfaction, sans jamais la trouver. Il peut donc être considéré comme une perte d’énergie et comme une source de déception : consacrer son temps au désir, c’est alimenter un puits sans fond, investir à fonds perdus et se préparer la déception : on le verra, le désir n’a pas d’objet, et la première conséquence qu’on peut en tirer, c’est qu’il ne faut pas lui accorder de valeur. S’il faut choisir, dès lors, entre l’ordre d’un monde qui, de toute façon, s’impose et la fluctuation d’un désir instable, il semble bien que la raison réclame qu’on change nos désirs, en les réduisant tout simplement.
B – C’est la raison pour laquelle une part importante du discours sur le désir consiste à le désenchanter. En effet, si le désir a un indéniable pouvoir de « charme », c’est parce que le plus souvent, il n’est simplement pas pensé. Même s’il se manifeste a priori comme un manque, c’est un manque enthousiasmant puisqu’il promet ou il fait espérer en un gain par rapport à la stricte nécessité un peu austère du besoin. Ainsi, le désir est une promesse de lendemains qui chantent, suffisamment enthousiasmante pour qu’on le perçoive comme positif. Ce sera une des grandes originalités du stoïcisme (dont Descartes s’inspire dans la troisième partie du Discours de la méthode) que d’affirmer que le désir dépend de l’homme à partir du moment où celui-ci a compris que l’objet du désir, lui, lui échappe. La clé d’une liberté véritable, c’est justement d’établir correctement la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas et ne s’attacher qu’à ce qui est en notre pouvoir. Or, dans la confrontation entre l’homme et le monde, le stoïcisme s’en remet à l’évidence : l’ordre du monde ne peut pas être changé. C’est même là l’un des fondements les plus solides de cette philosophie : il existe un ordre de la nature qui produit dans le monde ce qu’on peut appeler une nécessité : les phénomènes n’ont pas lieu par hasard, ni de manière arbitraire, ils sont provoqués par des causes qui agissent selon des lois qui constituent, précisément, l’ordre du monde. Toute action humaine doit s’inscrire dans cet ordre là, pour la simple raison qu’il n’est pas négociable et que la seule liberté qui nous est accordée, c’est de l’accepter, puisque le refuser est vain. Ainsi, désirer autre chose que le monde tel qu’il est, c’est se condamner soi même au malheur, puisque le monde est nécessairement tel qu’il est. On comprend dès lors la maxime qu’Epictète place au centre de son Manuel : « N’attends pas que les événements arrivent comme tu le souhaites. Décide de vouloir ce qui arrive… et tu seras heureux ». Il s’agit donc bel et bien d’agir sur nos désirs pour qu’à force de les plier à la raison, ils soient conformes au monde tel qu’il est.
C – Enfin, s’il s’agit de se référer à un ordre du monde qui nous préexiste, et conditionne dès lors notre vie, il faut aussi se conformer aux lois telles que la société qui nous a vus naître les a édictées. Ici aussi, c’est Descartes qui nous en donne les raisons. Dans cette troisième partie du Discours de la méthode, il installe une sorte d’abri de fortune de la pensée, qu’il nomme « morale provisoire ». La troisième règle de cette morale consiste, on l’a vu, à changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde et il s’agit bien là de trouver une juste place au milieu d’un monde qui possède des lois sur lesquelles on ne peut pas agir. Mais la première maxime de cette morale provisoire s’intéresse, elle, à l’ordre social, moral et politique dans lequel chacun d’entre nous vit nécessairement. Il s’agit, certes, d’un ordre plus relatif, puisqu’il n’est pas le même selon la juridiction sous laquelle nous sommes placés, par contre, tous les hommes, sans exception sont confrontés à un tel ordre. La position de Descartes peut surprendre, ou décevoir par son manque d’audace politique, mais elle consiste à affirmer qu’il faut tout simplement se conformer aux lois du pays dans lequel on vit, et les respecter. Si c’est un manque d’audace politique, c’est en revanche une certaine audace philosophique, car il va là contre ce qu’on attend a priori de lui, en plaidant tout simplement pour la prudence : « La première était d’obéir aux lois et aux coutumes de mon pays, retenant constamment la religion en laquelle Dieu m’a fait la grâce d’être instruit dès mon enfance, et me gouvernant, en toute autre chose, suivant les opinions les plus modérées, et les plus éloignées de l’excès, qui fussent communément reçues en pratique par les mieux sensés de ceux avec lesquels j’aurais à vivre. Car, commençant dès lors à ne compter pour rien les miennes propres, à cause que je les voulais remettre toutes à l’examen, j’étais assuré de ne pouvoir mieux que de suivre celles des mieux sensés. Et encore qu’il y en ait peut-être d’aussi bien sensés, parmi les Perses ou les Chinois, que parmi nous, il me semblait que le plus utile était de me régler selon ceux avec lesquels j’aurais à vivre ». Ici encore, il est possible que mon désir me porte spontanément à vouloir vivre ce que la loi interdit. Mais la loi représente ici l’ordre prudent, un ensemble de règles qui ont leurs raisons d’existence, alors que le désir surgit arbitrairement de nulle part, sans justification. Il serait donc déraisonnable de se laisser gouverner par lui alors même que les lois, elles, nous proposent un cadre dans lequel inscrire raisonnablement notre action.

On le voit, tout semble indiquer qu’il faille plier le désir à l’ordre du monde, quelle que soit l’échelle à laquelle on considère cet ordre. Pour autant, quelque chose demeure insatisfaisant dans cette logique, au-delà du fait qu’on sait que Descartes la remettra lui-même en question quelques chapitres plus loin dans son Discours. A vouloir ainsi faire entre le désir « dans le rang », et à essayer de faire taire en nous cette énergie qui nous porte, on peut craindre qu’on tue en l’homme ce qui fait de lui un être humain, au-delà de la raison elle-même.

2 La réévaluation du désir, considéré cette fois comme ce à quoi l’ordre du monde lui-même doit se plier.

A – Tout d’abord, une question pratique se pose : peut-on, vraiment, espérer faire taire ainsi le désir, ou le détourner de ses buts premiers pour l’orienter vers des objectifs plus raisonnables ? S’il ne s’agissait que de caprices, sans doute une telle rigueur serait elle possible et souhaitable. C’est ce qui se passe dès l’instant où on s’aperçoit que ce que l’on voulait relevait simplement de l’envie passagère : même si c’est désagréable, on va assez facilement accepter d’y renoncer. Mais le désir se présente comme une exigence beaucoup plus profonde dans nos vies, et y renoncer reviendrait en fait à renoncer à la vie elle-même, sans qu’on puisse affirmer de manière péremptoire qu’il s’agisse de quelque chose de futile ou inessentiel. Sans doute la logique que nous avons développée en première partie réduit elle excessivement le désir à ce qu’on aurait du appeler « envie ». Or, si on prend un exemple devenu classique et archétypique, le désir que connaissent Roméo et Juliette l’un pour l’autre ne relève pas de la simple envie, sinon, face à la mort de leurs proches, face au rejet de leur famille respective, face à leur propre mort, ils y renonceraient. Toutes les grandes histoires d’amour relèvent de cette même logique : face à un ordre du monde qui interdit le désir, celui-ci s’affirme néanmoins, dans la transgression de règles qui apparaissent dès lors comme subalternes à ce qu’on peut appeler la « loi du désir ». Demander à Roméo à Juliette de renoncer à leur amour, c’est finalement leur imposer de se soumettre à un ordre du monde qui serait subalterne à l’Ordre que leur amour instaure. Eux, comme le spectateur de la pièce de Shakespeare (ou, à la rigueur, du film de Baz Luhrmann), savent que cet amour instaure un ordre nouveau, auquel il est impératif d’obéir sous peine de ne pas vivre, tout simplement. Plus précisément, on peut dire qu’en renonçant à leur amour, ils vivraient, au sens où vivent les animaux et les plantes. C’est d’ailleurs ce qu’ils font quand Roméo s’exile de Vérone pour s’éloigner de cet amour trop dangereux. Mais ce n’est plus alors qu’une survie, une simple fonction biologique qui s’accomplit sans raison et sans perspective. Ce n’est pas une existence. Or, on le verra, le désir est cette puissance qui nous entraine or de nous-mêmes et nous fait ex-ister, nous pousse à sortir de nos gonds pour devenir ce que nous ne sommes pas. Il est bel et bien un principe de désordre, mais on peut dire ici que c’est un désordre qui fait loi.
B – D’autre part, conseiller comme le fait Descartes de se soumettre aux lois telles qu’elles existent là où on vit constitue un danger politique non négligeable. On le sait, la loi telle que les pouvoirs politiques la constitue peut, historiquement, subir des variations qui ne sont pas toutes dictées par la raison. C’est ainsi que la loi, peut, parfois, être tout simplement déraisonnable, et dès lors ne plus être conforme à l’idéal de justice. Si on suit la première maxime de la morale provisoire de Descartes, il s’agirait pourtant d’obéir à cette loi, simplement parce que c’est la loi. On sait que c’est derrière cette excuse que se cacheront tous ceux qui, sous des gouvernements totalitaires, participeront activement à la mise en place d’un programme politique injuste, voire franchement barbare, en affirmant par la suite qu’ils ne faisaient qu’obéir civiquement aux lois de leur pays. Quand ce sont de hauts dirigeants nazis qui plaident non coupables avec ce genre d’arguments, on peut soupçonner qu’il ne s’agisse, en fait, aucunement d’un argument recevable : aucune loi ne déresponsabilise celui qui y obéit, car ce qui doit régler la loi, c’est la raison. Aussi est il nécessaire d’évaluer la loi selon le critère de la raison pour, le cas échéant, y désobéir si l’on constate que la loi n’obéit pas, elle-même, à cette exigence. Mais pour cela, on pourrait dire qu’il faut que l’homme soit animé par quelque chose de plus puissant que la raison elle-même, qu’on pourrait désigner comme le désir de raison : ce qui fait qu’on ne prend pas la loi pour argent comptant, mais qu’on a sur elle un regard critique, ce qui fait qu’on sait ce qu’elle vaut, et qu’on lui obéit parce qu’on est au clair sur ce point, c’est que, justement, on a soif de justice, et qu’on ne satisfait pas de simplement « être en règle ». On le sait, ceux qui se contentent de ça sont ceux qui obéiront à la lettre de la loi, jouant avec cette lettre le cas échéant pour en extraire ce qui les arrange. Ceux qui, en revanche, sont dans le désir de justice vont voir au-delà de la lettre, l’esprit de la loi, qui se trouve toujours au-delà des lois déjà édictées, et c’est bien cela, qu’on ne possède pas encore, et qui constitue donc un manque qui est de l’ordre du désir, qu’il s’agit de poursuivre.
C – Cependant, on l’a vu, quand Descartes aborde les promesses inscrites dans sa méthode, et ce qu’on peut espérer de son application, il semble se débarrasser de cette prudence qui le caractérise au moment de la définition de cette morale provisoire : « au lieu de cette philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, par laquelle connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. » Pourquoi un tel retournement ? Parce qu’entre temps, le doute s’est heurté à une connaissance indubitable (le cogito), et que Descartes a pu, sur cette pierre angulaire, reconstruire la connaissance. Or, cette connaissance est suffisamment assurée pour permettre d’appuyer, sur elle, l’action de l’homme. Concrètement, cela signifie qu’on va pouvoir connaître les lois qui sont à l’œuvre dans la nature, et les utiliser pour en obtenir satisfaction. On le voit, c’est dans ces mots que nait l’être humain technicien que nous sommes aujourd’hui : connaître le monde, contrairement à ce qu’affirmaient les stoïciens, ce n’est pas reconnaître humblement que nous ne sommes que des éléments d’un grand ensemble qui nous domine et nous conditionne. Au contraire, connaître les rouages de cet ensemble, c’est se donner la possibilité d’en jouer, et de les détourner pour en obtenir ce qu’on veut. Ainsi, l’homme n’est pas soumis à l’ordre du monde, c’est à lui d’étudier le monde pour le mettre en ordre, ce qui implique qu’on ne respecte pas religieusement le monde comme un ordre déjà installé qu’il faudrait conserver parce qu’il serait sacré. Au contraire : le monde n’est qu’une quantité de matière, qui est à notre disposition, et c’est à nous de la mettre en forme. Et c’est ce que l’humanité, pour sa part occidentale tout d’abord, va faire à partir de Descartes. La suite de l’histoire de l’humanité, jusqu’à nos jours, peut être considérée comme l’application consciencieuse de ce programme, au-delà même de ce que Descartes pouvait en imaginer. Désormais, l’ordre du monde se plierait à nos désirs, et on réalise alors combien les soi-disant sagesses antiques paraissent alors être des positions permettant de se contenter de ne pas être heureux, alors que le monde technique que Descartes inaugure sera la promesse sans cesse réitérée de satisfaire le moindre de nos désirs, et d’accéder par conséquent au bonheur.

Ainsi, il semblerait qu’on puisse conclure maintenant à la victoire de la loi du désir : porté par une soif sans cesse renouvelée de progrès, l’être humain du vingt et unième siècle semble bel et bien être la preuve vivante qu’il n’y avait pas de bonne raison de se plier à l’ordre du monde, puisque plus on connait celui-ci, et plus on s’aperçoit qu’il est bien plus malléable qu’on ne le pensait avant d’oser l’étudier. L’homme est devenu peu à peu un plasticien du monde, qui extrait de la matière tout ce qui est susceptible de lui procurer un plaisir qui est assez volontiers identifié au bonheur. Pourtant, quelque chose dysfonctionne dans ce beau tableau : d’une part, manifestement, la soif demeure aussi intense que lors des temps passés. On peut même considérer que, peu à peu, la sphère de nos manques s’est étendue au point que nous sommes de perpétuels insatisfaits. D’autre part, il est possible que peu à peu, le sens profond du désir ait été perdu, pour être confondu avec des concepts voisins qui ont imposé leurs propres lois. Il nous faut donc creuser plus loin le sens du désir, en se demandant si c’est forcément en l’opposant à l’ordre du monde qu’il se révèle le mieux. Ce fut le postulat permanent de notre réflexion, il est temps de le remettre en question.

3 – Quel est, finalement, cet ordre que le désir remet en question ?

A – Pour commencer, un retour sur Roméo et Juliette s’impose. A force de les voir combattre ensemble contre l’ordre social qui leur interdit de s’aimer, on en vient à oublier qu’avant de mener ce combat, il leur a fallu en mener un autre, bien plus profond. C’est le problème des archétypes : ils deviennent des modèles qui font oublier qu’ils sont, au départ, le fruit d’une création qui n’a en fait, rien d’évident. Mettons nous à leur place, pour de bon, et dépassons l’apparence confortable et plaisante dans laquelle on aime les placer. L’apparence, c’est qu’il s’agit de deux êtres qui sont menés par une énergie qui est plus forte que ce que le monde peut leur opposer. Mais en fait, leur aventure commune est nécessairement plus compliquée que cela : comme chacun, ils sont les produits de leur temps. Ils sont intégrés à leur famille, et ils ne sont pas a priori en conflit avec leurs pairs. Ainsi, ils ont bien intégré la logique de guerre qui anime Vérone et ils y participent sans la remettre en question, jusqu’au jour où ils se rencontrent. Cela signifie que leur désir amoureux va les confronter à eux même avant de les confronter au monde. Pour dire les choses autrement, et de manière plus précise : c’est en eux que la confrontation entre ces deux ordres va s’effectuer, et en l’occurrence, changer l’ordre du monde, puisqu’ils l’ont tout à fait intériorisé, cela signifie d’abord changer leur propre ordre. Ainsi, dans le désir, s’il ya combat, c’est un combat intérieur. Le désir constitue donc bien un désordre, mais c’est un désordre intérieur qui oppose ce que nous sommes confortablement devenus et ce que cette énergie nouvelle tente d’installer, en rupture avec l’ordre ancien qui nous constituait. Si tel n’était pas le cas, Roméo et Juliette ne vivraient rien de spécifique et leur histoire ne vaudrait pas la peine d’être racontée ainsi sous de multiples formes (West Side Story, Titanic, Le secret de Brokeback Mountain, pour ne prendre que quelques exemples qui sont tous autant de déclinaisons du mythe premier que sont Roméo et Juliette) comme archétype du désir et idéal amoureux : avant d’imposer au monde la loi de leur désir, il a fallu que cette loi s’impose en eux, contre tout l’ordre que leur éducation avait instauré. Ainsi, le désir, s’il est un dérangement, l’est avant tout pour soi même. Il s’agit donc moins d’arbitrer entre moi et le monde pour savoir si je dois me fier davantage à mon désir ou me plier à l’ordre du monde, parce que je suis nécessairement le premier dérangé par mon désir, et finalement, le monde peut facilement devenir un refuge qui va me protéger contre moi-même, et me fournir toutes les bonnes raisons de demeurer frileux face à cette énergie qui, en moi, veut s’accomplir.
B – Ainsi, le désir ne cherche pas de manière simpliste la satisfaction, ni le plaisir, puisque pour être opérant, il doit franchir cet obstacle majeur qui consiste pour nous, à demeurer sans cesse dans la sphère des petits plaisirs déjà répertoriés. On aurait donc tort d’opposer d’un côté le caractère raisonnable de ceux qui se plient à l’ordre du monde, et de l’autre ceux qui s’adonneraient aux plaisirs désordonnés. En fait, celui qui désire s’oppose aux uns, comme aux autres. Face au désir, ces deux catégories n’en forment d’ailleurs qu’une seule, particulièrement dans le monde tel que nous l’avons constitué depuis que Descartes nous en a rendus maîtres et possesseurs : désormais, jouir des possibilités offertes par la technique est devenu normal, conventionnel. Il n’y a pas d’être humain dont le programme personnel ne consiste à consommer le plus possible ce monde grâce à l’intermédiaire efficace qu’est la production technique. C’est désormais dans l’ordre des choses que de profiter ainsi du monde. Pourtant, si c’est si facile et conventionnel, on peut alors dire que çà ne peut pas relever de l’ordre du désir. En quelque sorte, ça nous ferait trop plaisir. Le désir doit relever d’un dérangement semblable à celui qu’éprouvent Roméo et Juliette quand ils se rendent compte que, pour eux, il ne s’agira pas de dérouler paisiblement le même programme amoureux que celui qui anime leurs amis ou leurs familles. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est en fait tout à fait logique : si le désir constitue notre puissance d’exister, alors il ne peut pas nous maintenir dans l’ordre où nous nous trouvons maintenant, il est cette puissance de reconfiguration qui impose d’écraser ce qui était déjà installé, un peu comme on écrase sur son disque dur Windows, pour mettre à sa place cet ordre plus ouvert qu’est Linux, avec toute l’inquiétude que ce geste implique, comme à chaque fois qu’on sait ce qu’on perd, mais qu’on n’a qu’une idée floue de ce qu’on pourrait gagner.
C – C’est pour cela que le désir fait toujours référence à ce qui n’existe pas, autrement dit, à un ordre qui relève de l’ordre d’un autre monde que celui dans lequel nous nous trouvons. On en trouve une des plus belles images chez Platon, dans ce dialogue central qu’est le Banquet : quand Aristophane prend la parole pour faire, à son tour, l’éloge de l’amour, il place les racines de celui-ci dans un monde qui se trouve au-delà de la barrière du temps : l’amour serait donc selon lui utopique, et uchronique. En situant les origines de l’amour sur le terrain mythique, il donne raison au fait que le désir dépasse l’ordre fondamental de ce monde, jusqu’à ses conditions essentielles : l’espace, et le temps. On comprend mieux pourquoi, dès lors, l’amour semble défier toutes les lois, se déclarer comme inconditionnel, au-delà de toute logique géographique, au-delà de toute contrainte temporelle. C’est ainsi que Jaufré Rudel, poète du douzième siècle, écrivit sur « l’amour lointain » qu’il éprouvait pour une princesse qui vivait à Tripoli, dont il avait seulement entendu parler sans jamais la rencontrer (l’histoire veut qu’il soit mort dans ses bras, au moment où ils se rencontrèrent enfin). C’est ainsi, aussi, qu’au cimetière du père Lachaise, on trouve un monument funéraire dans lequel sont abrités les corps d’Héloïse et Abélard. La proximité post mortem de leurs corps est un défi à la distance qui leur sera imposée leur vie durant : vivant un amour interdit pour de multiples raisons (religieuses en particulier), ils paieront cet amour dans la souffrance de la séparation, mais aussi dans la mutilation : Abélard subira ainsi, par vengeance, une émasculation ordonnée par l’oncle d’Héloïse, opposé à leur relation. Ce n’est qu’à la mort d’Héloïse que leurs corps se rejoindront, pour ne plus se quitter malgré les péripéties que connaîtrons, au cours des siècles, leurs ossements. Mais si leurs successeurs ont ainsi voulu les réunir au-delà de leur mort, c’est bien qu’il y a une reconnaissance dans les actes du fait que le désir qui les animait, qui ne pouvait être réduit ni à une simple pulsion, ni à une envie, était si impérieux qu’il constituait pour eux une loi suprême, à laquelle le monde finirait bien par se plier, même si c’est au-delà de leur propre mort. Mais si finalement, le monde plie, ce n’est pas dans une opposition, mais bien dans ce geste qui consiste à reconnaître que cet ordre du désir constitue l’ordre caché du monde, tel qu’on ne le saisit pas encore.

Conclusion :
Ainsi, ce serait une erreur que de croire que le désir s’oppose à l’ordre du monde, et ce serait une erreur identique que de croire qu’il faille choisir entre l’un et l’autre. On l’a vu, quand un tel choix s’impose, c’est que l’on prend pour « ordre du monde » ce qui n’est en fait qu’une certaine installation que l’homme a mise en place, et qu’il prend un peu présomptueusement pour un ordre absolu contre lequel on ne pourrait rien. On l’a vu, aucun ordre ne résiste à l’histoire Mais c’est en fait au cœur même de l’individu que cet ordre est le plus solidement implanté, et c’est là qu’il résiste le mieux aux appels du pied du désir, qui cherche à propulser l’homme sur des territoires suffisamment nouveaux, des horizons suffisamment vastes pour qu’il se sente perdu et inquiet à la simple idée de se laisser aller à se diriger vers ce que son désir lui désigne, qui le surprend toujours. C’est contre cet ordre intérieur que la lutte proposée par le désir a lieu, et il serait simplificateur de voir dans ceux qui désirent des hommes un peu naïvement opposés au monde qui est le leur. Ce n’est finalement pas tant face au monde que le désir nous place, que face à nous-mêmes ; et c’est la raison pour laquelle le désir semble bien être, à l’issue de la réflexion que nous avons menée, le meilleur révélateur de notre aptitude à oser être libres, ce qui suppose toujours davantage d’audace que de satisfaction.



Cinquième siècle. Un temps très ancien pour nous, et pourtant des expériences que nous pouvons nous mêmes encore vivre de nos jours. Saint-Augustin nous raconte dans ses Confessions la manière dont son ami Alypius va subitement tomber sous les charmes des jeux du cirque, alors même qu’il se défendait auparavant de jamais pouvoir être attiré par ce genre de spectacle. On sera frappé du caractère quasi contemporain d’un tel texte. Alypius pourrait tout aussi bien être l’un d’entre nous, qui serait soudain séduit par l’expérience qui consiste à être dans les tribunes d’un stade lors d’un match de football. On a ici une description intéressante de la manière dont l’attachement pour  certains types d’expériences peut apparaître, sans avoir pour cela besoin de notre consentement, à notre insu en quelque sorte.

“Nourri par ses parents dans l’enchantement des voies du siècle, loin de les délaisser, il m’avait précédé à Rome pour y apprendre le droit; et là, il fut pris d’une étrange passion pour les combats de gladiateurs, et de la façon la plus étrange. Il avait pour ces spectacles autant d’aversion que d’horreur, quand un jour, quelques condisciples de ses amis, au sortir de table, le rencontrent, et malgré l’obstination de ses refus et de sa résistance, l’entraînent à l’amphithéâtre avec une violence amicale, au moment de ces cruels et funestes jeux. En vain il s’écriait: « Vous pouvez entraîner mon corps et le placer près de vous, mais pourrez-vous ouvrir à ces spectacles mon âme et mes yeux? J’y serai absent, et je triompherai et d’eux et de vous.» Il eut beau dire, ils l’emmenèrent avec eux, curieux peut-être d’éprouver s’il pourrait tenir sa promesse.
Ils arrivent, prennent place où ils peuvent; tout respirait l’ardeur et la volupté du sang. Mais lui, fermant la porte de ses yeux, défend à son âme de descendre dans cette arène barbare; heureux s’il eût encore condamné ses oreilles! car, à un incident du combat, un grand cri s’étant élevé de toutes parts, il est violemment ému, cède à la curiosité, et se croyant peut-être assez en garde pour braver, et vaincre même après avoir vu, il ouvre les yeux. Alors son âme est plus grièvement blessée que le malheureux même qu’il a cherché d’un ardent regard, il tombe plus misérable que celui dont la chute a soulevé cette clameur: entré par son oreille, ce cri a ouvert ses yeux pour livrer passage au coup qui frappe et renverse un coeur plus téméraire que fort, d’autant plus faible qu’il plaçait sa confiance en lui-même au lieu de vous. A peine a-t-il vu ce sang, il y boit du regard la cruauté. Dès lors il ne détourne plus l’oeil; il l’arrête avec complaisance; il se désaltère à la coupe des furies, et sans le savoir, il fait ses délices de ces luttes féroces; il s’enivre des parfums du carnage. Ce n’était plus ce même homme qui venait d’arriver, c’était l’un des habitués de cette foule barbare; c’était le véritable compagnon de ses condisciples. Que dirai-je encore? il devint spectateur, applaudisseur, furieux enthousiaste, il remporta de ce lieu une effrayante impatience d’y revenir. Ardent, autant et plus. que ceux qui l’avaient entraîné, il entraînait les autres.”  Les Confessions; 6-8

NB : “A day at the races” est simplement le premier et seul titre qui me soit venu à l’esprit. C’est juste le titre d’un album du groupe Queen, pendant d’un autre album avec lequel il forme un diptyque : “A night at the opera“. Le titre, évocateur des champs de courses, des stades, de ces lieux de réjouissance un peu primitive, le groupe qui est lui même l’incarnation de ce genre de plaisir auquel on ne s’identifie pas forcément, tout ceci me semblait former finalement un titre plutôt efficace pour cette petite expérience proposée par un des pères de l’Eglise, qui raconte là quelque chose qui est en même temps fort commun, y compris pour un lecteur du vingt et unième siècle, et néanmoins tout à fait singulier philosophiquement.



Introduction

Face à la puissance du désir, il est tentant de tenir un discours prudent, visant à maîtriser cette orientation dont nous sommes facilement victimes, qui se manifeste par une certaine tendance à ne plus tout à fait nous maîtriser, puisque ce sont des objets, plus ou moins abstraits, qui semblent orienter nos comportements, parfois jusqu’à semer dans nos vies de véritables désordres. Pourtant, on est aussi assez spontanément réticents devant les discours qui condamnent totalement le désir : après tout, celui-ci est en partie associé à l’idée de bonheur, et on sent bien que renoncer à l’un nous condamnerait à abandonner aussi l’autre. Le problème, c’est que les plus rationnels d’entre nous auraient tendance à penser que cette réticence est elle-même un leurre produit par le désir, qui nous incite démagogiquement à le préférer à la rigueur de la raison. Ainsi, en cédant au désir, on croirait prendre en main notre existence alors que ce serait au contraire cette puissance étrangère à nous-mêmes qui nous maîtriserait à notre insu. Placés au milieu de cette double influence, nous sommes donc fondés à nous demander si nous sommes maîtres de nos désirs, puisque l’hypothèse inverse semble tout aussi plausible. Résoudre ce dilemme réclame tout d’abord de distinguer les raisons pour lesquelles le désir apparaît facilement comme une source de désordre dont il faudrait se défier. Mais sa condamnation devra elle aussi être observée avec méfiance, dans la mesure où l’ordre dont elle fait la promotion est, lui aussi, susceptible de faire l’objet d’une tendance qui serait d’une part moins maîtrisée qu’elle ne veut bien l’avouer, et d’autre part apte à réduire considérablement notre puissance de vie et, par conséquent, susceptible de nous attrister, ce qui, on le verra, est plus grave qu’on ne le pense spontanément.

1 – Le désir conçu comme source de désordre et de perdition.

A – Le désir est un manque qui, bien que non vital, et par conséquent a priori inessentiel, se présente de manière impérative : il VEUT être satisfait et mobilise pour cela une part importante de l’énergie vitale de celui qu’il habite. A ce titre, il apparaît comme un caprice que rien, si ce n’est la volonté subite et arbitraire de celui qui désire, ne semble justifier. Ainsi, l’objet désiré ne l’est pas parce qu’il a une quelconque valeur, il a aux yeux du désirant une valeur précisément parce qu’il le désire. C’est donc un trouble du jugement, puisqu’il vient donner une valeur à ce qui objectivement n’en a pas. On le distinguera d’ailleurs de l’envie, puisque celle-ci est produite par un contexte social : ce sont les autres qui me désignent ce dont j’ai envie alors que le désir semble ne venir que de moi-même.
B – Cependant, bien que généré par moi-même, tout se passe comme si je n’étais pas l’auteur du désir : il s’impose à moi sans que je l’ai décidé, sans que je le veuille, même parfois. Ainsi, mon désir peut déranger les autres, mais il me dérange aussi. C’est ainsi que Saint Augustin, dans ses Confessions, décrit la manière dont son ami, Alypius, va devenir à son insu amateur des jeux du cirque : lui qui était dégoûté par ce genre de spectacle avant d’y avoir assisté est trainé dans un cirque par ses amis, et va subir la fascination irrésistible des combats qu’il refuse, pour commencer de regarder, fermant les yeux et les oreilles à la ferveur de la foule, comme Ulysse se bouchant les oreilles avec de la cire pour ne pas entendre le chant des sirènes, et se faisant attacher au mat de son navire pour ne pas céder à leur tentation. Pour Alypius, le désir est une déchéance dont il a, par la suite, honte, et qu’il n’a pas pu maîtriser. C’est en quelque sorte plus fort que lui et cette « tendance » s’impose à lui alors même qu’il sait, intellectuellement et spirituellement, qu’elle ne vaut pas d’être ainsi suivie.
C – On comprend dès lors que le désir soit facilement considéré de manière suspecte, et ce d’autant plus qu’on doit ajouter une dernière pièce au dossier de l’accusation: non seulement le désir s’impose de lui-même, comme un cheval de Troie, mais en plus, il est vain, puisqu’il n’est jamais rassasié. A la différence du besoin, qui se manifeste lui aussi comme un manque, mais peut être assouvi, le désir n’est, lui, jamais satisfait. Ainsi semble t il en vouloir toujours plus, ou vouloir sans cesse autre chose que ce qui était censé le combler. C’est ainsi que Dom Juan va de femme en femme, les séduisant à tour de rôle sans jamais pouvoir s’attacher durablement à aucune d’entre elles, car ce qui le motive finalement, c’est la séduction, autrement dit le fait de faire céder en telle ou telle femme les barrières qui la tiennent à distance. Mais quand ces digues ont sauté et qu’il voit en elle le désir couler à flots, il s’en détourne et porte son attention sur une autre proie, qu’il séduira à son tour pour l’abandonner sitôt son entreprise de fascination couronnée de succès. L’étymologie même de la séduction est sur ce point intéressante : « se ductere », en latin, signifie « tirer à soi », attirer en d’autres termes. Mais il s’agit bien de faire venir à soi ce qui ne veut pas venir. Ainsi, le séducteur n’a-t-il de cesse que de faire céder les résistances chez les autres. Mais on ne peut séduire que ce qui se refuse, ce qui explique qu’en l’absence de résistance, le séducteur perde pied et préfère sortir du jeu : on ne séduit finalement que ce qui se refuse, et le consentement est le signe que le jeu s’achève, et ne pourra pas aller plus loin.

Transition

Ainsi, on le voit, pour celui qui désire comme pour les autres, le désir s’impose sans passer par les fourches caudines de la volonté. C’est ainsi qu’on peut voir en lui le maître d’un homme qui est dès lors sa victime, ou son jouet. Pour autant, on a pour le moment conçu le désir comme une force supérieure que rien ne pouvait plier. Nous allons voir qu’un certain nombre de propositions vont consister, précisément, à recadrer le désir pour le subordonner à des instances supérieures.

2 – La reprise en main du désir.

A – On le sait, un des grands enjeux de la réflexion sur le désir va consister à élaborer des techniques permettant de le contrôler pour éviter les désordres qu’il est susceptible de générer. Une première approche, celle qui viendrait le plus facilement à l’esprit, pourrait consister à affirmer que le meilleur moyen de contrôler le désir consiste à le satisfaire. Après tout, un manque comblé est un manque qui disparaît. Et s’il disparaît, il cesse de troubler l’ordre, tant individuellement que collectivement. C’est d’ailleurs une leçon qu’apprendront consciencieusement tous les démagogues de l’histoire : il suffit de donner aux autres ce qu’ils attendent pour avoir un pouvoir sur eux. Mais c’est aussi une leçon que donnera Diogène, ce philosophe cynique contemporain (et critique !) de Platon dont on sait qu’il avait pour règle de vie de satisfaire immédiatement tout manque dès qu’il commençait à se manifester, à tel point qu’une solide réputation d’onaniste public est définitivement attachée à son nom. L’argument est plaisant : la soif disparaît en buvant, la faim fait de même quand on mange. Cependant, il s’agit là de manques qui sont assimilables à des besoins : ils portent sur des objets nécessaires, qu’il est possible de se procurer pour combler le manque. Il en va autrement pour le désir : étant essentiellement insatiable, on ne peut le combler. Dès lors, il est illusoire de le faire taire en le nourrissant. On ne fera au contraire que le renforcer. C’est ainsi que Platon comparait le désir à ce qu’on appelait dans l’antiquité grecque le « tonneau des Danaïdes », tonneau percé que les filles du roi Danaos étaient condamnées à remplir alors même qu’un trou dont il était percé, au fond, le vidait de l’eau qu’elles y versaient. Le désir est un tonneau percé qui ne peut se remplir. Les objets n’y sont que de passage : il les consomme, et se faisant, il les consume. Si il y a une maîtrise du désir, elle n’est donc pas réductible à la manière dont on maîtrise les autres manques, tels que le besoin.
B - Il y a, sur ce point, une source à laquelle on se doit de faire référence, parce qu’elle irrigue encore aujourd’hui la manière dont on considère le désir, c’est le stoïcisme en général, et la pensée d’un de ses principaux hérauts, Epictète, en particulier. Dans son Manuel, en effet, ses premiers mots consistent à effectuer une distinction, qu’il présente comme essentielle, entre deux types de « choses », dont « les unes dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas ». On saisit assez vite que le propos d’Epictète consiste à dire qu’il ne faut accorder de valeur qu’à ce qui dépend de nous, puisque le reste nous échappe. Mais au moment de spécifier chacune de ces deux catégories, un détail du classement qu’il effectue va nous intéresser, et nous surprendre : « Celles qui dépendent de nous, ce sont l’opinion, la tendance, le désir, l’aversion: en un mot tout ce qui est notre oeuvre. ». Contre toute attente, le désir fait partie de ce dont nous sommes maîtres. La suite va nous indiquer pourquoi : « Celles qui ne dépendent pas de nous, ce sont le corps, les biens, la réputation, les dignités: en un mot tout ce qui n’est pas notre oeuvre. » En sommes, nous sommes les maîtres d’œuvre du désir lui-même, par contre nous ne sommes pas maîtres des objets sur lesquels le désir peut porter. Dès lors, il y a un moyen de maîtriser le désir, c’est de le soumettre à la reconnaissance de la véritable nature des choses, et ne désirer que ce qu’il est en notre pouvoir d’obtenir. Ce qui, par nature, peut nous échapper ne doit pas faire l’objet d’un attachement, puisque par définition, cela peut se détacher de nous. Si nous soumettons ainsi le désir à la raison (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit), nous ne connaîtrons aucune déception, puisque le fait de ne pas être satisfait entrera dans un cadre normal, et on saura que notre insatisfaction est nécessaire.
C – Ce n’est donc pas dans la satisfaction que naît la maîtrise du désir, mais au contraire dans la prise de distance vis-à-vis de ses exigences. Et puisqu’on ne désire finalement que le non-nécessaire et (qui plus est) l’impossible, il s’agit donc de s’écarter par une juste discipline de vie de sa dictature pour reprendre le contrôle de ses propres appétits et ne plus les voir dictés par une puissance non maîtrisée en nous. C’est ainsi que Descartes recommande dans la troisième partie de son Discours de la méthode, alors qu’il bâtit cet édifice particulier qu’est sa « morale provisoire », de « changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ». Voila un discours sur lequel tous les discours moralisateurs peuvent se mettre d’accord : stoïcisme, épicurisme, platonisme l’affirment en chœur : pour maîtriser les désirs, il faut les remettre à leur juste place et les soumettre à la raison, qui doit être le vrai guide de nos vies. C’est ainsi que Platon reconnaît aux désirs une juste place dans ce qu’il appelle « l’âme » humaine. Cependant, elle ne constitue qu’un des trois pôles de cette âme. En effet, celle-ci est aussi constituée de la raison et du courage (on le désigne aujourd’hui comme étant tout simplement la « volonté »). Or pour Platon, l’individu qui est mené par ses désirs, au mépris de la raison et de la volonté est un individu qui se perd lui-même, car c’est la raison qui doit être souveraine. La discipline personnelle doit donc tendre à soumettre le désir aux exigences de la raison, dont le bras armé sera la volonté courageuse. Au-delà d’une description de l’individu, Platon pense tenir là, aussi, un modèle politique : la Cité idéale devra être gouvernée par la raison, servie par le courage, et devra prendre en compte la multitude des individus qui sont menés par le simple désir, qui est l’énergie qui les anime, mais aussi la puissance qui peut être mise au service de la Cité, pour peu que celle-ci mette en œuvre une éducation et un pouvoir qui encadre les désirs du peuple et les oriente de manière rationnelle.

Transition

Ainsi, même si par nature le désir semble devoir nous échapper, on voit qu’on peut mettre en œuvre une relativisation de la distribution des valeurs qu’il instaure, et que ce faisant, par la raison, on reprend la main sur cette énergie qui, sinon, peut nous emporter. Reste à savoir si, comme on le pense jusque là, maîtriser ainsi le désir consiste à se maîtriser soi même.

3 – Se maîtriser ne signifie pas forcément maîtriser le désir, en tous cas, il ne s’agit pas de le condamner nécessairement.

A – En effet, on se satisfait à bon compte lorsqu’on pense avoir repris sa vie en main en ayant relégué le désir au stade de caprice dont on a raisonnablement décidé de ne pas lui céder. Si on a l’impression d’avoir repris la direction de soi même, comme un capitaine qui reprendrait la barre de son navire, on peut aussi se demander si, finalement, c’est bel et bien la personne elle-même qui s’est reprise en mains, ou si c’est autre chose qui s’impose à sa place. En d’autres termes, si Platon hiérarchise les parties de l’âme en soumettant tout à la raison, on peut se demander si cette tripartition platonicienne est véritablement pertinente, et si elle ne peut pas être remise en question par une autre organisation des facultés humaines.
B – Après tout, la maîtrise des désirs consiste à tout d’abord y voir clair quant à l’objet du désir pour prendre conscience que par définition, cet objet nous échappe, et qu’on ne sera dès lors jamais satisfait. Mais, si on doit renoncer à tout ce qu’on n’obtiendra pas, alors il semble qu’il faille se faire à l’idée que, par exemple, on ne connaître pas l’amour, non pas parce qu’on ne pourrait pas « tomber » amoureux, mais parce qu’on devrait s’empêcher d’aimer. Le conseil pourrait paraître avisé : après tout, Roméo et Juliette se porteraient sans doute mieux si ils renonçaient à s’aimer. Au moins seraient-ils en vie. Pour autant, un tel renoncement, s’il les maintiendrait bel et bien en vie, signerait pourtant l’arrêt total de leur existence. En effet, pour l’être humain, il y a une distinction nette entre ce qu’on peut dire à propos de son être, et ce qu’on peut concevoir comme constituant ce qu’on appelle son existence. Ainsi, bien qu’ils se donnent finalement la mort, Roméo et Juliette existent pleinement par leur désir, car celui-ci les projette hors d’eux-mêmes, l’un vers l’autre tout d’abord, mais pas sur le mode de la simple rencontre de deux êtres qui se présentent l’un à l’autre avec la somme de toutes leurs qualités. En fait, Roméo et Juliette s’arrachent à eux-mêmes, se mettent en dérangement par leur amour. Rationnellement et raisonnablement, ils devraient préférer renoncer à leur amour. Mais ce serait renoncer à leur propre existence, même si celle-ci va finir par les perdre. Ainsi, céder au désir peut être une raison supérieure au cadre un peu étroit des contraintes sociales qu’on appelle un peu trop facilement «raison ».
C – C’est ainsi qu’à l’opposé des sociétés du contrôle que nous proposent Platon et ses épigones, on peut proposer une conception du désir qui en fait non pas une énergie qui nous perd, mais une puissance qui nous conduit vers nous même, vertigineusement. Après tout, le désir est autochtone (il vient bel et bien de moi) et le soumettre à la raison, ce serait devenir soi même anonyme, faire de sa propre existence une vie conforme à l’exigence universelle qui fait que toutes les vies se valent. Au lieu de nier le désir, il faudrait alors avoir le courage de l’affirmer, et de plier la raison à son exigence. En fait, on peut considérer que la raison impose elle-même de reconnaître dans le désir cette puissance qui nous fait exister, et à laquelle on doit de fier. C’est ainsi qu’au dix septième siècle, Spinoza le définit de cette curieuse manière (les citations qui suivent sont extraites de son œuvre principale, qui s’intitule L’Ethique): « le désir est l’appétit avec la conscience de lui-même ». L’appétit, c’est ce qui fait que l’homme est, et veut continuer à être (dans le langage de Spinoza, on dira qu’il veut « persévérer dans son être »). L’appétit est ce qui exprime le mieux l’essence de tout être. Il se trouve simplement que pour l’homme, cet appétit (cette volonté de vivre) est accompagné d’une conscience : nous savons que nous voulons, et c’est cette soif qui nous rend existants. Loin de condamner le désir, Spinoza en fait au contraire ce qui doit être reconnu par la raison comme constituant le cœur de cet être particulier qu’est l’homme : « Comme la raison ne demande rien qui soit contre la nature, elle demande donc que chacun s’aime lui-même, cherche l’utile propre, ce qui est réellement utile pour lui, appète tout ce qui conduit réellement l’homme à une perfection plus grande et, absolument parlant, que chacun s’efforce de persévérer dans son être, autant qu’il est en lui. Et cela est vrai aussi nécessairement que le tout est plus grand que la partie. » Ainsi, par un curieux retournement, c’est dans l’adhésion avec le désir que nous serions pleinement nous-mêmes, et que nous agirions nécessairement dans le sens de notre propre être, le confortant, et lui épargnant la déchéance que constituerait la condamnation et la mauvaise conscience que les moralisateurs associaient un peu trop facilement à l’expérience du désir.

Conclusion :
Reste qu’un glissement a lentement eu lieu : peu à peu, nous sommes passés des désirs, un peu trop marqués par les objets ponctuels auxquels nous nous attachons au désir singulier, qui constitue cette énergie qui draine et produit en nous la volonté de vivre. Essentiellement, voila ce que nous sommes : bien plus qu’une créature qui veut accumuler des objets dont elle aurait simplement envie, nous sommes une créature qui veut vivre. Il ne s’agit pas d’obtenir des objets dont on ferait l’acquisition, mais simplement d’être. Toute assimilation du désir à une simple envie constitue donc une dégradation de ce concept, et toute conception de l’existence humaine comme devant s’attacher avant tout à l’accumulation de biens matériels dont on a envie constitue une dégradation de l’existence humaine et une direction dans laquelle ce sont bel et bien les objets et les envies qu’ils génèrent qui sont les maîtres de l’homme lui-même. En revanche, remettre le désir à sa juste place permet par la même occasion de replacer l’homme dans sa véritable condition et son exigence essentielle : en concevant correctement le désir, on découvre qu’il ne s’agit pas d’une énergie malicieuse dont l’homme devrait se méfier, mais qu’il constitue cette puissance d’être qui est précisément ce pouvoir qu’a l’homme d’avoir un pouvoir entier sur lui-même.

 



rembrandtphilo.jpgLa scène est une pièce, qui n’en est aucune et qui ne se suffit pas, puisqu’on la devine environnée d’autres pièces. Les limites du lieu sont d’ailleurs vagues, puisqu’on ne peut avoir aucune idée de la profondeur de la pièce du côté du spectateur : la cheminée est en partie hors champ, ce qui laisse deviner qu’elle se prolonge au delà de ce qu’on en perçoit. Surtout, la pièce, dans son architecture, annonce d’autres espaces, qu’on ne peut néanmoins pas saisir depuis notre poste d’observation : une cheminée seulement à demi vue, l’extérieur dont le seul signe est la lumière du soleil éclairant une partie de la scène et bien sûr, au beau milieu du tableau, cet escalier en vis, dont on ne voit que les marches les plus basses, son issue haute demeurant cachée. Une seule pièce donc, mais Rembrandt utilise tout le potentiel de la peinture en ouvrant l’espace, bien que la pièce semble fermée sur elle même, de telle sorte que tout se passe comme si ce qu’on nous montre demandait des développements que le spectateur ne manquera pas de produire par lui même. Tout comme Velasquez ouvrant l’espace de ses “Ménines” sur le lieu virtuel depuis lequel on regarde son tableau, Rembrandt ne propose ici que le mécanisme destiné à générer un espace qui n’existe que lorsque le tableau est regardé, même s’il contient pour ainsi dire sa propre conscience, on le verra.

Dans cette salle, deux personnages sont présents. L’un est au premier plan, dans la faible lumière du feu (on y reviendra), l’autre est plus éloigné dans la perspective, mais tient pourtant manifestement le premier rôle, puisque c’est sur lui que les feux de la rampe sont braqués. Davantage que ces deux personnages, davantage que l’architecture elle même, c’est en effet la lumière qui structure la toile et guide le spectateur. C’est d’ailleurs là le principe de la technique dont Rembrandt est réputé pour être le spécialiste : le clair obscur. Cette manière de mettre la scène en lumière a pour objectif, par un éclairage très artificiel, de “dé-réaliser” la scène pour la peindre précisément telle qu’elle n’est pas. Car il ne s’agit pas de proposer une représentation fidèle des choses telles qu’elles apparaissent naturellement, mais au contraire de les révéler par une mise en lumière qui dépasse leur seule matière. Ainsi, si “le philosophe en méditation” est un portrait du philosophe, ce n’est pas une personne en particulier dont on propose la représentation, mais le philosophe anonyme, le philosophe en tant que concept, le philosophe tel qu’on peut le penser, et non tel qu’il se rencontre chez tel ou tel individu. Jean Genet, qui fit partie des grands commentateurs de l’oeuvre de Rembrandt, exprimait cette idée dans ces mots :

Il me fallut sans doute assez longtemps pour arriver à cette idée, désespérante et enivrante : les portraits faits par Rembrandt (après la cinquantaine) ne renvoient à personne d’identifiable. Aucun détail, aucun trait de physionomie ne renvoie à un trait de caractère, à une psychologie particulière. Sont-ils dépersonnalisés par une schématisation ? Pas du tout. Qu’on pense aux rides de Margaretha Trip. Et plus je les regardais, espérant saisir, ou l’approcher, la personnalité, comme on dit, découvrir leur identité particulière, plus ils s’enfuyaient – tous – dans une fuite infinie, et à la même vitesse. ” (Ce qui est resté d’un R déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, p 78.)

Dès lors, malgré les dimensions modestes du tableau, il est inutile que le portrait physique du philosophe soit extrêmement détaillé, il ne s’agit pas de l’identifier mais d’en tracer la figure, un peu comme Robert Bresson dessinait des figures humaines, aussi abstraites qu’une figure géométrique peut l’être. Moins qu’un individu identifiable, ce philosophe est un programme, une partition sur laquelle le spectateur peut construire sa propre image, sur le principe de l’interprétation qui caractérise l’art baroque, dont Rembrandt est un des plus illustres représentants. Or, sa première caractéristique dans le tableau ne se trouve pas dans sa propre représentation, mais dans la lumière dans laquelle il baigne. Sa position dans le tableau le situe a priori en retrait : il est au fond de la pièce, au pied de l’escalier (on pourrait même dire en son creux), engoncé dans son recoin, derrière son bureau. Mais la lumière contredit cette impression donnée par la position lointaine : si la salle est globalement sombre, la partie qu’occupe le philosophe est au contraire illuminée par les rayons du soleil qui passent par la fenêtre qui perce ce mur du fond. La seule autre source de lumière est celle du feu qui brûle à l’extrême opposé de la fenêtre. D’ailleurs, les deux sources lumineuses se situent à l’extérieur du tableau : en haut à gauche pour le soleil, en bas à droite pour la cheminée. Mais si ces deux sources sont à ce point là opposées, c’est que leur nature diffère, ainsi que leur valeur. Si le soleil doit être considéré comme une source de lumière naturelle et universelle, le feu est, lui, par essence artificiel, éphémère, restreint dans sa capacité d’illumination. C’est pour cela que la cheminée ne peut prétendre éclairer le philosophe, qui en est trop éloigné. C’est pour cela, aussi, qu’elle nécessite une présence humaine pour l’entretenir.

En effet, le philosophe n’est pas seul. S’il  se caractérise par une certaine inaction, puisqu’il est simplement assis sur sa chaise, les mains croisées, l’autre occupant de la pièce est, lui, dans l’action : une femme entretient en effet le feu auquel on faisait référence plus haut. Tournée vers le sol, elle fait finalement en sorte que le philosophe soit en position de méditer confortablement. Ce sont donc des rapports au monde diamétralement opposés qui caractérisent les deux personnages : si le philosophe doit s’élever, s’éloigner des questions matérielles, il faut bien, pourtant, que les conditions matérielles de son existence soient assurées. Il a donc besoin de quelqu’un pour prendre en charge ce genre de nécessité. C’est pourquoi le philosophe n’est pas seul. Très tôt dans l’histoire, on a perçu cette nécessité qu’avait le philosophe d’être accompagné : Aristote justifiait ainsi l’existence de l’esclavage et l’antiquité en avait fait un principe central de construction sociale, en séparant nettement ceux qui devaient travailler et ceux qui bénéficiaient du loisir de ne pas le faire. C’était là une reconnaissance simple de la double dimension de l’homme : en tant que corps, il est lié à la matière et doit se plier à ses règles, mais comme esprit, il aspire à une élévation qui réclame de s’arracher à la stricte matérialité. C’est cette double nature qui est mise en scène dans le tableau.

C’est à cause de ce dualisme entre matière et esprit qu’on peut voir dans ce portrait du philosophe la figure particulière de Platon, ou de son maître, Socrate. Platon est en effet réputé pour avoir, le premier, démontré la nécessité de ne pas se contenter du monde matériel (dit “sensible”) pour fonder la connaissance, mais de chercher la vérité sur le terrain non géographiquement repéré des idées. C’est pour cette raison que l’escalier est finalement central dans le portrait du philosophe, car c’est ce qui permet de ne pas rester attaché à sa présence physique et de le mettre en mouvement : il apparaît comme aspiré par une élévation qu’il n’a pas déjà effectuée, et dont on ne connait pas l’aboutissement : seules les premières marches sont offertes à la vue, les marches les plus élevées et le niveau auquel elles donnent accès demeurent invisibles, à nous comme au philosophe, mais cet escalier demeure l’unique perspective envisageable, même si celle ci est mystérieuse, et c’est bien la lumière naturelle (qui désigne, évidemment la Raison universelle) qui lui permet d’effectuer ce chemin, non pas physiquement bien sûr, mais spirituellement. Ainsi, ce philosophe n’est il pas dans la lumière de la connaissance; sinon, il serait en haut de l’escalier, et il n’aurait plus qu’à regarder les hommes de haut. Ici, s’il peut regarder sa servante de dessus, ce n’est pas parce qu’il est d’une nature supérieure, mais simplement parce qu’elle même se baisse vers le sol. Les interprétations selon lesquelles ce philosophe serait un rabbin sont dès lors erronées (les expositions organisées pour fêter les quatre cents ans de la naissance de Rembrandt ont d’ailleurs démonté le mythe d’un peintre dont l’art serait intimement lié au judaïsme) : le philosophe n’est pas d’ores et déjà illuminé par la vérité, qu’il n’a pas en mains, sa seule lumière est finalement au contraire de savoir ne pas être assez loin dans sa propre ascension. Erronée aussi l’idée selon laquelle le feu dans la cheminée désignerait l’enfer (nombreux sont mes élèves à avoir effectué cette interprétation là) : le supposer impliquerait que cet enfer soit opposé au paradis qui caractériserait alors le philosophe. Or celui ci n’a manifestement pas atteint ces hauteurs, et c’est bien ce manque, cette ignorance, qui font de lui un philosophe et non un religieux. Le feu n’est pas ici en lui même infernal. Tout au plus pourrait on dire que ce qui serait un enfer, ce serait de demeurer dans le monde matériel, sans autre perspective que d’y participer comme matière, et rien d’autre, comme la servante semble le faire. Mais s’il faut puiser dans les sources ancestrales de signification du feu, c’est de nouveau vers les mythes grecs qu’il faut plutôt chercher : le feu est ce que Prométhée donne aux hommes, et derrière ce don, c’est toute l’aptitude technique qui est désignée. Ainsi la cheminée est elle simplement cette condition matérielle de la vie humaine; nécessaire, mais insuffisante. Mais la lumière venant de l’extérieur n’est, elle aussi, qu’un moyen pour le philosophe d’effectuer une ascension dont il doit reconnaître qu’il ne l’a pas achevée.

Dans son film “Hélas pour moi“, Jean Luc Godard a ces mots, inspirés de Léopardi et d’Elie Faure :

“Non, non, non, les peintres ne vous diront pas le secret de la souffrance (…) La peinture ne vous dira pas le chemin à parcourir pour arriver de la vision extérieure de l’univers (…) à la contemplation presque jalouse du visage et du geste humain dans la lumière qu’il faut composer pour les éclairer avec toutes les harmonies des plus lointains soleils et des plus poignantes ténèbres.”

Le philosophe en méditation, en tant que tableau, ne nous livrera dès lors aucun secret, et surtout pas un quelconque secret qui porterait sur l’essentiel. La toile ne livrera pas de connaissance universelle. Equilibre entre soleils et ténèbres, frontière entre ces deux pôles de notre propre connaissance sur laquelle se trace l’existence humaine, ce tableau aurait pu finalement tout aussi bien s’appeler “l’homme”, si on devait considérer que cette trajectoire proposée par l’escalier est une élévation qui est proposée à tout être humain pour peu qu’il ne demeure pas irrémédiablement tourné vers les simples conditions matérielles de sa survie et de son confort.



Puisque j’ai lancé mes élèves sur la lecture de ce passage du banquet au cours duquel Aristophane fait à son tour l’éloge de l’amour en reprenant le mythe des androgynes, profitons en pour montrer que ce mythe, comme bien d’autres d’ailleurs (et cela participe sans doute du fait qu’encore aujourd’hui, ce qu’en disait Aristote dans sa Métaphysique (”aimer les mythes est, en quelque manière se montrer philosophe, car le mythe est composé de merveilleux“) demeure valable), vit encore en nous et irigue nos représentations de l’amour.

The Dø  est un duo dont les chansons simples (parce que ramassées sur une sorte d’essentiel) gambadent depuis quelques mois déjà sur “les ondes” et dans les oreilles. A voir et écouter le binôme musical, on se dit que c’est un peu comme si tout se construisait sur la rencontre de deux principes. La chanteuse (Olivia Bouyssou Merilahti) est franco-finlandaise, lui (Dan Levy) fait des musiques de films ainsi que de la chanson, le nom même du duo est l’association de leurs deux initiales (pourquoi ne pas faire simple ?), et ça tombe bien, puisqu’ils obtiennent ainsi la note fondamentale de la gamme, ce qui est plutôt de bon augure pour des musiciens.

Dès lors, on ne s’étonnera pas de voir que sur leur dernier clip vidéo, c’est le mythe de la séparation originelle et de la quête de l’autre qui est mis en scène, et ce, comme pour le reste de leur travail, de la manière la plus sobre qu’on puisse imaginer : ce sont simplement ces fameuses moitiés d’orange qui vont être l’interface de la rencontre amoureuse, ou de son échec, fréquent. A mi-chemin de la vision pleine d’espoir du mythe et de la conception philosophique souvent désenchantée de l’amour (dont Lucrèce est une assez bonne illustration, puisqu’il est finalement un des premiers à avoir développé cette idée que l’amour est aveugle), on erre en territoire inconnu, avec le vague sentiment que quelque chose de nécessairement familier y rode, porteur de la même impatience et de la même crainte de la soif inétanchée. Les tentatives de reconstitution des paires se multiplient, rares sont les élus, mais leur attraction est, avant même de se réaliser, ce vers quoi tout semble tendre, comme un horizon.

Sans être la forme la plus aboutie de ce mythe (mais la forme la plus aboutie demeure certainement la version qu’en propose Platon), on trouvera là un simple moyen de se faire sienne l’image, avec toute l’efficacité de suggestion que cela permet. Au delà, on rappellera qu’il est toujours bon de remonter aux sources de nos représentations. La lecture du Banquet demeure une expérience qui pourrait être tentée (toutes les formes d’incitation à la lecture auront été essayées !).

Référence : The Dø - At Last

Ceux qui ont du mal avec ce qu’ils percevront comme peut être un peu mièvre, emprunté ou “arty” pourront, en désespoir de cause, se rabattre sur le film Hancock qui, derrière un scénario relevant de la grosse blague (en résumé : un super-héros alcoolique sème la panique sur Los Angeles tout en faisant son boulot, tout ça parce qu’il est en plein désespoir amoureux sans le savoir). Se glisse discrètement, à l’intérieur de cette farce réjouissante, une histoire d’amour immémorielle, défiant le temps (et pour cause), mais s’imposant aux protagonistes par son caractère impérieux, comme si ces lois de l’attraction constituaient le sommet des règles de l’univers, y compris pour les plus grands des êtres qui le peuplent. Et mine de rien, derrière une mise en scène un peu (lisez ces deux mots comme l’un des plus gros euphémismes qu’il vous ait été donné de lire) démonstrative, le film ne se sort pas trop mal de cette histoire d’amour : comme chez les androgynes, on saisit vite que pour aimer, il faut se perdre. Et comme chez Blaise Cendrars, le héros devra faire sienne ce principe : quand on aime, il faut partir. Ce que montrait Platon, c’est qu’en fait on aime déjà avant d’aimer, et que c’est en se perdant qu’on se retrouve. On semble assez bien faits pour les déchirements.